Le sel de la terre ( Suite IV )

Le sel de la terre - L'APPEL DE LA RIVIÈRE.


IV - L'APPEL DE LA RIVIÈRE - SUITE

# - Sur un mur blanc le calendrier indique le jour du 22 Août. Beau temps , température élevée . . . L'aiguille de la montre balaie le temps, très régulièrement.
- C'est ta journée ! La journée d'un festival inédit . . . Tu es prêt ?
L"aiguille enchaîne ses bonds réguliers. Il est 19H10 et quelques secondes. Un silence bienveillant s'installe autour de la table de cuisine au milieu des relents culinaires.
- Il te faut quelques fortifiants pour préparer ton épreuve. Un oeuf sur un pavé d'épinard, cela peut faire du bien. Tun peux l'arroser d'un peu de citron.
Dans la cité plus lointaine la tour carrée de l'église s'échauffe encore au départ du jour d'été au-dessus des toitures. Un tintement léger rappelle le quart-d'heure disparu dans l'inconnu.
- Ineptie ! ! Tu ne crois pas ? ?
- . . . . Sans doute ! Sans doute ! Peut-être ? Mais peut-être aussi une belle leçon d'histoire, un travail humain réconfortant quand trop de choses paraissent inutiles aujourd'hui, trop souvent blasphématoires, tels des blas-blas insolents aux portes de l'ordre bien établi. Quand on devient l'étranger dans son propre pays! N'avons-nous pas la charge de cette formidable liberté humaine qui passe par-dessus les frontières les plus tenaces ?
A quelques kilomètres le temps se balade dans les hauteurs de la tour sur les eaux et les marécages;. Il est 19H30.
- Vraiment, c'est toi ! Je reconnais le voyageur d'une Europe de l'intelligence et du coeur qui veut diriger les exigences économiques; Mais gare ! Cela peut paraître inacceptable !

_Evenement_.jpg L'arôme du café accompagne cette escapade d'un loisir incompréhensible. Soudainement sur la route du faubourg, bientôt rattrapé par les touffeurs du monde végétal à l'approche de la cité. Ici rien n'indique un déroulement possible d'un événement singulier ou une animation programmée, la présence d'individus occupés à des préparatifs inhabituels. Tout y est tranquillité, abandon, étonnement continu; figé à chaque coin de rue. Alors que signifie une telle invitation sur une terre déserte un soir d'été ? La route traverse les lieux habités posés le long d'une incroyable indifférence, presque de la lassitude après les touffeurs de la journée. Ici on n'attend personne, on n'entend pas de bruit, on ne voit que des cours solitaires retirées dans le silence d'un interminable repos ! Les façades restent immobiles, encore réchauffées par le soleil brûlant de l'été. Elles sont là debout derrière les feuillages des places publiques Que de lassitudes surprenantes adossées à d'infinis silences que la route longe en passant devant quelques terrasses d'auberges désertées, les cours à l'arrière des arcs de grès des maisons paysannes où sont rangées les chaises sur les tables d'hôtes ! Il est 21h et 20 minutes.

Une poubelle verte traîne à l'arrière d'un tilleul. Un très léger murmure s'échappe de la rivière. Sur le cadran de l'église l'aiguille hésite avant de se détacher d'un millième du temps terrestre et de faire un petit saut vers un futur proche. Le rendez-vous doit être ici, face à la mairie sur la place recouverte de dalles grises et de plantations florales. Incertitude ! Attente ! Impatience ! La cité semble célébrer une fin tragique d'une page sombre de son histoire plongée dans une grande désolation.
Peut-être un lamentable oubli, une belle farce de copains ? Ou un amusement de carnaval ? Quand, subitement, des glapissements de chiens traversent des portes closes, des appels remplissent l'intérieur des maisons du voisinage. De plus en plus forts, de plus en plus fréquents! l est 21h30. Des fenêtres s'allument derrière des beaux rideaux blancs.

# - La maison est habitée. Les pièces s"illuminent l'une après l'autre, d"abord au rez-de-chaussée, puis sous les combles. Les aboiements se succèdent, plus forts maintenant. Toute la demeure, du sol jusqu'au toit, resplendit dans la lumière derrière une cour qui s'échappe des ombres en laissant fuir un flot musical inconnu. Etonnement ! Les maisons grandissent dans les jets lumineux autour de la place communale, tout le long de la rue qui sort de son anonymat traversée par des vagues heaven-pop, et la voix fluide, puissante d'une chanteuse d'un pays lointain qui étale ses émotions humaines sur les rivages d'une nuit d'été.
Invraisemblable ! A cette heure le monde invente une fête remarquable dans un décor encore inhabité peuplé d'étonnements et de frénésies. La voix de la chanteuse toujours plus intense remplit toutes les solitudes, tous les silences rangés à jamais parmi les objets perdus sur une terre de l'oubli. Rêves ou réalités ? Des êtres refont leur univers.
Oh pertinence ! Pertinence !
Plaisirs d'un soir d'été.
Humanité ! Humanité !
Sang vivant. Existence.

Admiration .jpg

Infatigable réalité du monde, d'une agglomération d'un terroir, hier encore allongé dans une sorte de lassitude bourgeoise sur une île détachée de la terre, isolée parmi les marécages. Ce soir tellement différente , mais la même, la même rue, les façades des maisons badigeonnées de jets clairs, les fenêtres à l'extérieur des civilités, les portiques à l'entrée des cours, la boulangerie, la boucherie dans des éclats de porcelaine. Si étonnant ! Si réel ! Mais une autre réalité des actualités, plus vivante, plus accessible au centre d'une parcelle d'humanité.
- Salut, ami ! Super, tu es à l'heure !
Le battant de la cloche frappe la paroi de bronze, une fois, deux fois . . . . Des portes claquent. Des chiens aboient avec rage. Légèreté ! Fragilité ! Rareté dans le regard d'une amie éblouie.
-Viens avec nous. Nous allons à la rivière.Ce n'est pas très loin. Suis nous !
Il est léger dans son habit d'été, blanc et des éclats de couleurs vives. C'est une tête de jeunesse posée sur un large sourire. Il gesticule joyeusement à côté de sa copine qui papillonne dans un champ d'ombres, ses ailes mouchetées de taches brillantes.
- Bienvenue à toi, ami ! Tiens, je te ramène une tranche de tarte de la grand-mère. Tu as oublié de venir la chercher. Viens, tu pourras la goûter à la rivière.
Elle tâtonne chaque mot en trébuchant une ou deux fois avant de lancer son petit rire amusé dans la rue sur un flot musical qui inonde le monde. Pertinence ! Pertinence ! Une folie s"est emparée de l'île et des marécages.

# - Les jeunes s'envolent aussitôt . Ils se dirigent vers la sortie de la place communale, plus loin des grandes plantes exotiques, des fleurs de la région. Les arbres n'y sont plus depuis longtemps. Des commodités au goût du jour les ont fait disparaître, trop encombrants, trop d'indésirables vagabondages A deux mètres la route s'en va. Elle laisse filer la voix humaine dans un buzz mélodieux qui coule entre les habitations retirées dans la solitude d'une longue attente. Seul maintenant à l'approche du pont de la rivière sous des bouquets champêtres rangés au-dessus des eaux.
- SALUT ! Nous t'attendions !
La voix est amicale, le personnage surprenant, ses cheveux dressés vers les étoiles, le tee-shirt blanc sur un slim noir et les pieds nus. La flamme de son flambeau illumine un visage jeune, apaisé, sculpté dans la pénombre d'un moment extraordinaire.
- NOUS ALLONS À LA RIVIÈRE !
Le ton reste rassurant, fraternel.
- DIS COPAIN!, on joue à quoi ? On réinvente les jeux romains?
Une moue plaisante passe sur son visage. Ses yeux pétillent. Il repart à pas lents, légèrement dégingandé. La marche suit des instants indécis et singuliers d'un événement inexpliqué qui dépasse l'entendement. Il va droit devant lui et s'arrête sur la pelouse qui descend vers la rivière.
- ATTENDEZ LÀ! Vous pouvez vous asseoir dans l'herbe. Ici ça sent bon les pâturages d'été.

 Appel de la rivière .jpg

Dans l'obscurité le jeune homme disparaît sur un chemin invisible d'un paysage qui reste muet.
- Dommage ! On n'entend plus la voix de la chanteuse;
- Respirez à pleins poumons ! Avalez vos silences ! , répète souvent notre coach avant un match important.
- QUOI ! Nous allons assister à un match de foot, la nuit, sur cette pelouse ?
Les jeunes accompagnateurs s'observent et sourient.
- Patience ! En attendant tu peux manger le morceau de tarte de la grand-mère de Théo. Ton refus pourrait la vexer.
Un moment agréable s'étire sur la pelouse traversée par quelques éclats lumineux à l'approche des eaux immobiles sous les feuillages.
- Ce soir nous pouvons dépasser toutes les frontières; Regarde l'immensité du ciel. Regarde la lune. Elle est en or.
Au centre de son halo lumineux la lune apparaît brillante, éclatante. Elle éclaire un univers incommensurable, si vaste où apparaissent des milliers de pépites en feu pour un émerveillement de l'incompris.
- Vous rigolez mes amis ! Vous rigolez ! Tout cela me paraît bien bizarre.
- Patience ! Patience ! Respirez bien ! Vous devez être comme des étincelles pour enflammer le match, insiste souvent notre entraîneur.

L'instant est hésitant. L'incertitude s'étale sur toute la largeur du rivage au bout des corps étendus sur l'herbe.
- D'accord ! D'accord mes amis ! Je vois la profusion d'étoiles et les constellations. Je vois l'excellence des lignes, des couleurs et une ordonnance parfaite là-haut dans le ciel. Je reconnais un plan stellaire parfait offert depuis des millénaires à notre intelligence. En vérité, quelle pertinence, quelle arrogance, quel défis à notre entendement pour nous tous en Europe, Afrique, Asie, pour le monde entier, pour ceux qui cherchent, un soir, une nuit, un léger soupir de bonheur sur une plage de réconfort. Est-ce là votre message de cette nuit d'été ? ?
- Patience ! Patience ! Avec toi nous franchirons toutes les frontières.
Tout près, tout près à quelques mètres d'ici, au bout d'une longue attente un buzz musical s'élève de la rive , presque inaudible, accompagné par un voile de lumière qui balaie toute la surface de l'eau. Lentement la rivière inscrit sa courbe légère sous les feuillages sortis des marécages.

# - Les reflets parcourent toute la surface de l'eau, un large passage tranquille qui touche les feuillages posés dans des regards attentifs. L'attention de l'inconnu, d'une nouvelle découverte . . . La rivière passe sur la route de l'histoire. Elle revient des contrées inconnues tachetée d'éclaboussures brillantes pour une invitation amicale au voyage, à une balade nocturne. Elle s'arrête dans un jet lumineux. Elle est patience.
La pensée hésite.
La rivière se délasse encore entre les végétations qui surgissent sur la berge, plus visibles maintenant, plus proches d'un moment d'actualité de notre temps. Quand le paysage s'agrandit tout autour, et que le décor laisse apparaître des réalités terrestres isolées dans les mémoires loin des occupations journalières. A présent ces nouvelles certitudes se montrent dans cette vallée reculée du monde sur une île perdue dans un espace universel. Ce soir la rivière aspire ses langueurs sur une scène unique en construction dans un monde irréel.
Alors la pensée s'impatiente. Un malaise envahit un terrain fragile en face d'une mise en scène inédite. L'idée de fuir s'empare de l'esprit. Il vaut mieux aller ailleurs.

NE BOUGE PAS
Ces mots sont griffonnés sur un bout de papier posé dans l'herbe à une courte distance. Les deux accompagnateurs ont filé plus loin dans l'espace sur un autre perchoir à l'ombre de l'actualité; Ailleurs ! Seul maintenant sur une pelouse au bord de la rivière qui emporte un précieux chuchotement musical.

 Au bord de l'Ill .jpgEcoute ! Mais écoute ! Le flot musical se fait plus fort comme un large écoulement sonore qui susurre des secrets humains. Une mélodie lointaine s'installe dans les clartés, tout en douceur, convaincante afin de supporter encore l'incertitude, l'attente parmi une infinité déconcertante de sentiments.
RESTE ! NE BOUGE PAS !
C'est un jeu surprenant ou une mise en scène magique pour un événement du passé, du présent. Ou peut être une belle plaisanterie d'un soir d'été réservée à un spectateur privilégié pour une première unique préparée par des jeunes footeux grisés des parfums de la liberté. Un maître soucieux rumine ses secrètes intentions derrière un rideau vert.
SURTOUT NE BOUGE PAS !
Il agit avec discrétion près du rivage. Un monde extraordinaire sort des platitudes du jour, trop fades, sans importance. La scène s'agrandit progressivement entre les rives, plus nette maintenant dans un paysage plus clair à travers les barrières de la nuit.

SURTOUT NE BOUGE PAS.

Moment singulier ! ! La mélodie coule au-delà des frontières dans une vaste plaine gorgée d'eau qui badine joyeusement entre les roseaux en invitant au voyage ou à une virée fantastique. Le corps vibre, Le mouvement musical l'emmène au large de l'impossible.
Ecoute ! Ecoute ! .
C'est une euphonie discrète qui se propage partout sur l'étendue des surfaces étalées dans la lumière. Un théâtre s'installe au voisinage de la nuit, réel, visible du bord de l'eau, bien apparent. Ces choses rares qui occupent l'espace. Elles sont portées par des instruments inconnus à la conquête des âmes égarées, des amitiés et des bonheurs perdus.
'Ecoute ! Mais écoute !''
Reste ! La nature joue une nouvelle symphonie sur des cordes tendues. La nature est artiste. Elle compose des airs nouveaux au milieu des brassées végétales. Plus fort maintenant ! Toujours plus réel dans une vision humaine d'une soirée particulière. Tout cela, rien que pour toi! Rien que pour toi et les chercheurs des nuits solidaires. En face de la pelouse des êtres bâtissent une cité.. La rivière reste encore immobile dans une improvisation musicale.

# - La nuit compose sans arrêt sa nouvelle mélodie sur des fraîcheurs retrouvées en frôlant le visage, les jambes allongées dans l'herbe légèrement humide. Des sons plus abondants se répandent derrière les végétations aquatiques, illuminées, étendues dans le regard qui capte ces moments intenses offerts pour un éblouissement inattendu. C'est une audition d'une cérémonie étonnante qui étale avec générosité ses atours précieux sur le monde des marécages qui brille dans une attente fascinante. Le corps se laisse emporter dans les flots harmonieux de couleurs, ceux des instruments lointains tenus par des mains inconnues pour accompagner le voyage d'une voix, la voix de la cité présente au bout du rivage.
Reste ! Ne bouge pas !

C'est la voix d'un pays étranger. Elle monte non loin du rivage sur un chemin de terre encore hésitante, fragile, éloignée des espaces réels, ceux qui occupent la vision des instants présents. Elle vient d'ailleurs, sans doute de très loin, de la périphérie du monde pour un voyage recommandé en titubant au milieu des ornières à la recherche de son itinéraire. Ne cherche-t-elle pas une terre d'accueil pour une nouvelle humanité ? Le chant pénètre toute la lumière que porte l'écoulement musical rejeté sur les berges de l'Ill, aussitôt noyé, avant de renaître entre les éclats des étoiles sur la surface de l'eau. Ces instants sont surprenants. L'intelligence humaine s'égare un long moment avant de saisir avec bonheur cette poésie inédite.

Nuit secrète .jpg Magique ! Là le monde invite. Oh, pertinence ! Douce insolence d'une nuit d'été ! Des instruments composent avec la nature des écoulements sonores qui accompagnent une voix, d'abord secrètement, délicatement au fil de l'eau, sur les gouttes brillantes d'une source de montagne. Plus étonnant ! Elle devient torrent sauvage, fleuve infatigable dans l'éloignement des hauteurs enneigées et des océans pour importer ce soir ses soupirs, ses souffrances, ses rires et ses consolations sur un sol gorgé d'eau et de lumières.
C'est maintenant une lente méditation dans un bain musical. Elle, s'installe au milieu des roseaux sur des traînées éclatantes. Telle une belle pertinence après un long voyage sur des terres arides ou chargées de richesses quand la pause survient, s'allonge entre les herbes et les eaux, quand la voix humaine disparaît subitement au fond d'une incertitude inexplicable. Patience ! L'attente est courte, arrêtée par un appel qui perce le silence et envahit le paysage.

Une voix d'adolescent emporte un cri au bout de la nuit. Elle fuit rapidement vers les bois, se rapproche. C'est un souffle léger posé sur d'inaccessibles chemins, lesquels sont encore lointains. L'appel vient du côté de la cité, des ruelles d'ombres et désertes. On dirait une profonde désespérance égarée, une douleur qui cherche une consolation ou un abri pour se protéger.
La voix n'est plus qu'un murmure incertain.
Une large solitude veille maintenant sur tout le paysage baigné dans une ample musicalité qui s'étend sur les eaux chargées de sons de cristal. La voix est là, muette sur la rivière.

# - L'attente prend l'espace des feuillages. Elle longe la rivière, très calme dans son embrasement lumineux, silencieuse, étrangement silencieuse avant le passage de l'imprévu qui doit surprendre, s'emparer des sens, de tous les sens qui guettent une chose extraordinaire. Le temps marque un arrêt . Il laisse filer une infinité de mesures qui se succèdent, disparaissent, reviennent. Au loin un faible murmure monte sous le firmament. C'est une plainte lointaine dans cette joyeuseté de l'été. Cela dérange, secoue l'aisance d'un moment de belle distraction.
- Guiiiillauaume . . .
Le nom s'échappe vite vers les sous-bois au loin des marécages. Plus rien ! Un flot musical accompagne l'éveil de l'attention derrière les roseaux quand les secondes tombent dans la rivière qui charrie des fluidités sonores d'un moment étonnant à proximité des réalités terrestres disparues le temps de la durée d'un rêve. Regarde ! Une longue barque en bois glisse sur les eaux et le flot musical. Elle avance très lentement lorsque revient l' appel, plus précis maintenant, et que la nuit renvoie l'écho d'une douleur.
Dans sa barque un jeune passager réagit en face d'une amie, tellement légère dans un éclat lumineux.
- Waus ich denn ? ?
- Tu peux répondre dans la langue de Molière. Il comprend le français , insiste la jeune partenaire.
- Quoi ? Que veux-tu ? Je suis dans la barque. Je t'écoute.

 Au crépuscule .jpg

Une deuxième embarcation suit à quelques mètres de distance. Un jeune rameur promène autour de lui un regard attentif. Il écoute, debout à l'arrière de la barque, son corps bien droit recouvert d'un slim noir, d'un tee-shirt coloré. Son visage impavide d'un athlète apparaît dans un jet clair.
- Guillaume . . . . ! GUILLAUME !
La pagaie caresse l'eau d'un geste négligent dans une subite absence, un moment d'hésitation. Un tableau rare s'expose sous les branchages.
- QUOI WERTHER ? QUOI WERTHER ?

C'est un long silence engorgé d'une grande solitude, celui des hautes montagnes laissées à l'histoire de la terre, celui de l'incertitude d'une destinée d'un personnage inconnu debout à l'arrière de la barque. Il reste muet! Il est immobile, cloîtré dans une absence aux frontières d'un pays lointain. Une jeune fille laisse tomber ses pieds nus dans l'eau et semble sourire sur la scène d'un spectacle inhabituel. Pour quelle vérité ? A la recherche d'une issue plus sereine, une issue sans doute magnifiée ? Ce monde singulier passe dans le regard, un regard surpris d'une telle improvisation théâtrale et l'apparition d'un acteur qui saisit ses écouteurs collés sur ses oreilles. Livide il darde une immensité intouchable avant de lancer un nouvel appel, plus déchirant encore.
- GUILLAUME ! . . . . GUILLAUME !
- Quoi Werther ? Que veux-tu de moi ?

# - La fascination s'installe imperceptiblement dans l'espace continental , celui de la nature, celui des lumières , celui des instruments rares et des êtres; De cet univers émane une vie intense composée de présences et d'absences qui accompagnent des jeunes humains venus de nulle part sculptés au centre du monde. L'illusion grandit et s'empare de cette terre. WERTHER est debout dans la barque, la tête légèrement baissée; De ses gestes mesurés il remet un long manteau noir par-dessus son tee-shirt. Tout près de ses amis lorsque le temps s'interroge avec ferveur à la lisière des bois, immobilisé dans un rêve qui laisse des images d'une étrange beauté et d'une grande netteté.
- Guillaume ! Guillaume ! !
La voix s'élève par-dessus les éblouissements d'une nuit d'été, des rivages oubliés de la rivière de laquelle elle se rapproche, s'écarte un instant vers les ruelles de la cité effacée dans l'obscurité de la vie. Elle cherche un secours ailleurs, un réconfort attendu sur un chemin bordé d'inepties. Elle appelle encore ! Elle attend une réponse d'une âme solidaire.
- Quoi Werther ! Que veux-tu de moi ?
Les mots passent sous les feuillages, sur l"écoulement musical que déverse le ciel sur les ramures, dans le jardin luminescent jusqu'aux bourbes les plus noires où des accords fabuleux naissent envoyés par musicien génial qui s'entraîne au loin sur son sampler de cristal et qui crée des compositions nouvelles emportées dans le plumage des oiseaux magnifiques. La voix s'attendrit, amicale, réelle. Elle fredonne, elle rape une révolte intérieure.

_Johann_.jpg
- Guillaume ! Tu m,entends ? Sais-tu, sais-tu . . . Tu m'entends ?
Le son étouffe dans la gorge au sommet d'une silhouette plantée dans un décor naturel d'une splendeur surprenante d'où naissent des mouvements lents dans un poudroiement d'harmonies et d'éclats lumineux. La voix s'empare de la nature et de la cité proche.
- Guillaume, Guillaume la rage m'étrangle. Oui, la rage peut m'étrangler !
Sa voix heurte le rivage, se fissure et se brise dans les espaces indéfinissables. Elle revient plus forte.
- Oui, la rage, la colère, une incroyable colère de savoir qu'il existe aujourd'hui chez nous des êtres humains, sans conscience et qui se croient modernes. Le sais-tu Guillaume ? Le sais-tu ?
Guillaume pose ses écouteurs dans la barque. Il s"évade un moment vers d'autres rivages assis sur la banquette de la barque.
- Werther, tu t'inquiètes pour rien. Relaxe ! Relaxe toi ! Nous sommes des êtres puissants gonflés de soleil, enrichis des technicités les plus performantes. De quoi nous plaignons nous ? Nous avons la force d'un Dieu.
- Guillaume ! Oh, Guillaume ! As- tu perdu toute conscience qui sommeille en toi, en chaque être humain ?
- La conscience ! La conscience ! Ce n'est qu'un accident stupide d'une existence. Un accident, tu comprends ? Et rien d'autre. Rien de plus supérieur.
- Tu me tues ! Tu me tues ! As-tu perdu ton humanité ? Qui es-tu ?
- Je suis et c'est tout ! Et demain . . DEMAIN . . . .
Alors Werther s'affaisse dans sa barque chargé d'une immense tristesse.

# - Quoi, demain ? ?
Le silence n'est que d'un court instant.
- DEMAIN, je vivrai encore plus fort, chargé de nouvelles connaissances, de nouvelles certitudes. Essaye de comprendre !
- Demain , tu ne seras peut-être plus !
L'attente se rallonge et traverse la rivière.
- Werther, tu me déçois , tu m'affliges ! Nous vivons des moments fabuleux, plus exaltants. Je me sens sur un beau navire au milieu du grand océan de la vie. La nuit déborde sur des rivages que les hommes n'ont jamais découverts.
- Des hommes ! Tu parles ! Des êtres sans sentiments, sans sentiments que ceux d'une engeance perdue dans une forêt plus sombre, obscure et dangereuse;

La musique faiblit sur les eaux. Elle n'est plus qu'une fluidité ténue posée sur des ombrages qui ont envahi le paysage; Une tristesse à l'abandon sur une désinvolture, une fierté humaine embarquée pour une belle destination d'un pays de cocagne.
- Arrête ! Arrête tes délires, ton goût au bavardage qui me déçoit. Ce n'est que du baratin, le plaisir de parler, le plaisir des belles formules. Pour moi il me faut de la consistance.

 Arbre tilleul .jpg Un coeur meurtri s'épanche sur les eaux jusqu'aux cours lointaines et désertes.
- Vraiment, Guillaume, la rage m'emporte, une grande rage ! A te voir ainsi me désespère. Toi et tous ces humains pour lesquels plus rien sur terre n'a encore de valeur, plus de valeur !
Plus rien d'autre que prépondérance, croissance et expansion pour plus de puissance, domination.
La voix vibre tout près du rivage, plus loin sur des chemins d'ombres celés d'un monde obscur et opaque. Si étrangère, si éloignée des préoccupations journalières des habitants clos. Mais la voix insiste.
- Tu m'entends ? Plus de valeur ! Plus de valeur !
A l'arrière du par-terre vert , lumineux, des étincelles surgissent à la frontière de la nuit, vers le village. Elles percent, une à une, un univers détaché de la réalité, intouchable, plongée dans des fonds inconnus. Sans doute quelques lucioles qui voyagent une nuit d'été ? Plutôt des étoiles d'un univers qui, ce soir, prend le langage incompréhensible de l'éternité.

- Guillaume, tu connaissais les noyers sous lesquels j'étais assis avec LOTTE dans la cour de notre vénérable pasteur. Ces magnifiques noyers comblaient alors mon âme d'un grand réconfort ?
Tu te souviens, Guillaume ?
WERTHER fait deux pas dans la barque, titube légèrement de droite à gauche. Il avance lentement. Au loin dans les cours de la cité des brandons apparaissent de plus en plus nombreux. Ils illuminent une voix forte qui file sur une longue plainte musicale dans l'étendue du paysage, sur les eaux plates, immobiles, sur les feuillages frissonnants au centre d'une nature qui se recueille et s'enferme dans une insoutenable attente.
- En ce temps, quelle belle sécurité pour l'âme! Quelle fraîcheur! Quelle splendeur ces branches !
Que de souvenirs des vénérables personnes qui les avaient plantés!
Tu te souviens, Guillaume ?

Le jeune homme ne bouge plus. Sa voix se noie dans une longue plainte.
- Ils ont été abattus
Notre maître d'école avait les larmes aux yeux en apprenant qu'ile ont été abattus.
Oui, abattus parce qu'ils donnaient trop de travail à la femme du pasteur.
Tu entends ? ABATTUS . .

Un claquement sourd frappe les flots musicaux. Le jeune homme bredouille et butte sur la dernière syllabe avant de tomber dans la rivière. MORT !


 Acteur d'un soir d'été .jpg# - Le corps est porté par les eaux sous des touffes de feuillages. L'incompréhension frappe brutalement cette nuit d'été. Stupeur et silence ! La voix musicale s'est éloignée dans les profondeurs des bois vers des espaces de plus en plus sombres. Un corps flotte, inerte, poussé vers le rivage par des mains désespérées qui s'affairent sur une barque d'une rivière quelconque d'une cité qui a disparu. Lorsque tout s'est arrêté et qu'un corps d'une jeunesse abattue est traîné sur le gazon devenu sépulture. Lorsque tout devient illusion, une terrible illusion de la folie des êtres.

Lorsque tout devient incompréhension, cruauté ! Lorsque l'inexistence cohabite avec les réalités d'un temps à venir. Mais ouvre les yeux ! Le corps gît sur la pelouse appuyé au tronc d'un beau tilleul. Regarde! On a arrêté l'impossible destin d'une voix d'un monde qui a perdu sa conscience, l'énergie de la vie qu'offre la matière vivante à ses habitants. Vois ! On a étouffé le cri d'une certitude échappée d'une espérance et rattrapée par les affronts des pouvoirs occultes. On . . . on . . . Mais qui donc se cache dans ce pronom indéterminé et si insignifiant ? Qui ?

INSOLENCE ! Insolence d'un soir d'été. IMPERTINENCE !
Impertinence d'une pensée égarée sur une voie unique, celle réservée à un pouvoir unique en face des portes closes des habitations fermées. Désolation ! Crime ! Ce soir un jeune homme innocent a été assassiné sur la rivière d'une paisible cité.

Un coeur s'est arrêté de battre. Le cerveau se dessèche dans un coin d'ombre sur un tapis vert, abandonné. La vie a laissé un adieu amer que salue un léger sourire qui traverse sur le visage. C'est la fin ! La fin d'un jeu, d'une tragédie construite dans un décor réel de l'histoire des hommes. Mais pourquoi donc ?

 Arbre Wantzenau .jpg Plus bas, une dizaine de pas plus loin, la rivière coule, muette à l'ombre d'une profonde incertitude, tellement miteuse maintenant, retirée dans une misérable retraite. Inexistante ! Lâche ! Elle cache son trouble derrière une barrière de joncs. Absente, l'instant d'un piteux désarroi, d'un pitoyable abandon avant de réapparaître, caressant le gazon avec douceur en laissant fuir une plainte languissante tout près d'un corps sans vie.

Quand tout à coup, venant des ruelles de la cité, en face des eaux, trois porteurs de flambeaux , pieds nus, tee-shirts colorés et slims blancs, se précipitent en courant sur la pelouse, s'avancent et se jettent sur la tendresse assassinée étendue sur le sol. Quand tout à coup des jets de lumières intenses balaient les herbes et les feuillages, des sons électroniques envahissent les environs, des sirènes crachent leurs fureurs et leurs désespoirs. Quand . . . Quand des voix vocifèrent leurs colères, plus fortes, encore plus fortes, tout près maintenant :

- C'est toi ! C'est toi, qui l'a tué !
Nous t'avons vu jeter l'arme dans la rivière.




# - QUOI ? QUOI ?
-C'est toi !
La voix a le tranchant d'une pierre taillée, d'une pièce de fer acéré. Elle est péremptoire, orgueilleuse.
- C'EST TOI !
Un coup de massue s'abat sur la tête de l'être, surpris, assommé par terre, entraîné dans une subite et brutale tourmente. Les mots résonnent avec force. Ils carillonnent, accusent d'un crime exécuté sur les eaux de la rivière qui porte une flaque de sang qu'elle emmène plus loin. Tout près, le mort gît sous un tilleul. Il est éclairé par trois inconsolables tendresses. En quelques instants le monde bascule dans l'irréalité la plus absurde.
- OUI C'EST TOI ! ON T'A VU !

Une folle certitude file sur l'herbe tondue. Elle court vers la cité qui commence à mugir, à lancer sa rage autour des habitations secouées par une insoutenable agitation. Ce sont des cris, des insultes, des menaces que déchirent des hurlements de sirènes des pompiers et des gendarmes accourus sur le lieu saisi dans une incroyable tempête. C'est l'enfer sous des éclairs de feu! La musique vomit ses chagrins et ses douleurs.
- On t'a vu ! On t'a vu ! Tu as jeté l'arme dans la rivière.
L'eau, plus bas, n'est plus qu'une coulée de lave sombre. La nature n'est plus qu'un site recouvert par des crachats et des insolences. Ce temps qui n'existe plus! Ce monde qui a disparu !

 Alarme .jpg

Le gendarme tient la menotte dans sa main droite, le bras gauche tendu vers sa victime figée dans son regard froid qui s'évade, scrute les environs à l'affût d'une chose extraordinaire. Il voit un homme traverser le terrain en courant, la foulée régulière d'un sportif bien entraîné . Sur son passage il écarte un photographe qui flache l'événement, son appareil au bout de ses bras pour des clichés à transmettre à la presse spécialisée des scandales les plus savoureux. Il est là, fier, heureux. Il sourit.
- FANTASTIQUE ! Fantastique! Génial mon avant-centre ! Oui, magnifique !
Le monde revient, plus lumineux. La musique caresse tendrement les herbes et les feuillages quand, pas à pas, d'u rythme mesuré, Werther et les porteurs de flambeaux avancent, s'approchent. Les visages réjouis ils enjambent avec aisance toute la réalité douloureuse du temps.
- FANTASTIQUE ! . . Un GOETHE sans doute très pompeux, trop royal, sorti de l'histoire de la Grande Révolution.
Un NIETZSCHE sans doute désespérant qui ouvre la porte à une terrible conflagration humaine. OUI, oui . .

Le prof-coach poursuit sa leçon en gesticulant, ravi d'une telle démonstration. Il chuchote encore quelques mots.
- Mais aussi un Michel HOUELLEBECQ d'une modernité ravagée, inspiré par le philosophe allemand SCHOPENHAUER. Du beau monde!
- Heuh ! Heuh !
- Oui, oui Chaque époque, chaque homme, tous veulent leurs certitudes. Mais il reste la grande incertitude du Temps Universel à démêler avec patience, peut être sur les traces d'un Homme-Dieu égaré dans le pays de Tyr et de Sidon ou encore sur la route de Béthanie. Ne disait-il pas que ces modes, ces ordres terrestres, ces pouvoirs, ces hypocrisies étaient pour les hommes mais que les hommes n'étaient pas faits pour cela ?
- HEUH!

Le regard file vers la rivière ! L'eau se remplit de lumières et des jets d'étoiles lancés par des artificiers invisibles. Vois ! Vois ces éblouissements, ces merveilles qui s'élèvent sur la rivière, ces folies qu'accompagnent le crépitement des feux, les applaudissements de la foule debout aux terrasses illuminées. Ecoute ce chant merveilleux d'un soir d'été et ce souffle venu des eaux. !
- VIENS ! VIENS ! Nous allons faire la fête jusqu'à l'aube.


G. Kautzmann - Strasbourg le 30/04/020 > > > > FIN

 Alsace au crépuscule .jpg

Ajouter un commentaire

Les commentaires peuvent être formatés en utilisant une syntaxe wiki simplifiée.

Fil des commentaires de ce billet