Les Kaunaul -Wauckes. -1er Partie

LES KAUNAUL-WAUCKES - TYRANNIE ou DEMOCRATIE ?

EN PENSÉE AVEC TOUS CEUX QUI SONT VICTIMES AUJOUR'HUI DES DICTATURES OU DE LA TYRANNIE EN EUROPE ET DANS LE MONDE;

Hamlet-1990-03.jpg
ETRE OU NE PAS ETRE ? VOILÀ LA VRAIE QUESTION !


'I - LA RENCONTRE.

Elle fixait cette large façade circulaire vitrée au bout d'un espace d'accueil, l'alignement parfait de deux rangées de hampes avec les couleurs nationales déployées dans le ciel. .Elle en comptait 27 assise en tailleur sur la pelouse au bord du canal. Son regard balayait cette imposante citerne entourée d'échafaudages décoratifs qu'elle recopiait sur un grand carnet blanc. Le croquis devait reproduire avec précision le bâtiment d'une architecture moderne qui ressemblait à un grand stade de prestige, peut-être un cirque contemporain planté là à l'extrémité des eaux et des champs.

Rapidement, un trait après l'autre, l'esquisse se précisait sur la feuille de dessin. L'édifice pouvait étonner, perturber la vision habituelle des grandes perspectives plates suspendues dans les hauteurs. Ici c'était plutôt la particularité singulière du lieu qui surprenait, cet espace abandonné à l'écart d'une cité lointaine, presque inexistante retirée à l'extrémité des eaux et des champs où surgissaient des grands immeubles d'affaies. Un endroit campagnard dont elle s'empara avec calme en traçant ses lignes sur la feuille que recouvrait par intermittence une ombre furtive qui passait, s'éloignait, revenait, repassait. Quelqu'un l'observait, s'immobilisa à côté d'elle.
- BONJOUR ! Voilà un joli travail. Pas mal ! . . Vous êtes artiste ?

 Europe Strasbourg .jpg

Elle dévisagea l'intrus avec un large sourire en dessinant un petit animal rigolo aux oreilles de pétales de rose.
- Artiste ? NON ! L'architecture me passionne. J'en profite.
- Je dérange. Pardon ! Mon nom est Greg et je suis allemand, étudiant à Strasbourg. Et toi ?
Elle hésita un moment. sa pensée en fuite dans des eaux troubles. Puis elle enchaîna aussitôt.
- Rien de spécial ! Je suis un stage dans un service de La Cour Européenne des Droits de l'Homme. C'est juste en face.
Greg se retourna et jeta un coup d'oeil autour de lui. Quelques secondes disparurent dans les eaux du canal avant l'improvisation d'une question banale.
- Alors tu profites pour visiter le Parlement ? Moi je cherche à comprendre l'énigme cachée de la Démocratie. Une question bien difficile ! NON ? Tu pourras peut-être m'aider ?
Elle laissa s'enfuir des secondes d'étonnement avant de répondre après une courte réflexion.
- Peut-être, peut-être ? Tu sais, cela exige d'abord un objectif bien réglé, dépoussiéré, une vue qui respecte les bonnes distances. Et aussi une écoute affinée et des oreilles purgées.
- Tu veux dire tel ton petit animal bien rigolo ? Je vois ! Tu proposes un parcours difficile mais peut-être passionnant ?


# - Un rire léger, gai, s'émoussait dans les herbes jaunies de l'été que suivait le regard étonné de Greg placé devant un mur d'indécisions. Devait-il repartir, se retirer dans son campus ? Devait-il se laisser emporter par un appel discret d'une humanité sympathique et attirante ? Il hésita un instant puis se mit par terre à côté de la jeune dessinatrice.

A l'ombre du Parlement ;jpg.jpg - ACH ! . . . La vie est dès fois bien compliquée.
- Tiens, tu parles allemand ? reprit GREG.
- C'est une nécessité utile pour se comprendre, échanger. Tu ne crois pas? Regarde devant toi! Tu comptes combien de drapeaux à l'entrée du Parlement ? . . Cela veut dire que 27 pays ont signé des engagements pour partager des expériences communes.
Cela veut dire que ces populations s'expriment dans 27 langues différentes, qu'elles ont 27 passés historiques souvent ignorés, 27 gouvernements, 27 richesses culinaires, des artistes, des artisans . . .

GREG, surpris, se laissa conduire par cette démonstration très concrète.
- Je te suis. Continue !
- Cela veut dire que nous devrons nous efforcer d'apprendre les langues des pays étrangers, leurs passés pour mieux nous comprendre. Tu ne crois pas ? N'est-ce pas là une première nécessité pour une véritable démocratie ? Un premier engagement pour tous les enfants d'un programme éducatif commun ? Nous sommes encore très loin de tout cela. Nos objectifs sont encore très flous, éloignés les uns des autres.

Les mots tourbillonnaient dans cet grand espace ensoleillé.
- Tu as oublié les centaines de recettes pour les assiettes de Finlande, d'Estonie et des pays jusqu'au bord de la Méditerranée. ,
Et GREG laissa paraître un petit air amusé. Des gammes joyeuses se déroulaient sur la pelouse. L'inconnue se redressa alors subitement.
- Et des milliers d'intelligences en veilleuse dans des coins isolés. Des milliers de libertés en attente ! Des satisfactions, des erreurs, des pleurs et des rires ! GREG tu vois quoi devant toi ? Moi je vois une construction moderne, un Parlement ! Certains y voient une grande remise pour des plantes exotiques, d'autres un cirque onéreux ou un restaurant luxueux pour de riches gentlemen, ou ,ou . .
Vois tu ! Les vues sont multiples et les entrevues souvent incertaines. Tu ne crois pas ?

Greg esquissa un large sourire avant de poursuivre.
- OK! OK! . . . Dis moi, ton nom c'est comment ?
- Moi, c'est MYSTÈRE ! C'est mon nom !
- Mystère ? Mystère ! Pas mal du tout !
Des rayons de soleil se noyèrent dans les eaux du canal. La fille se tut, son regard égaré vers cette étonnante silhouette d'un corps fier et robuste.
- Dis Mystère, on peut se revoir pour parler de Démocratie ?
Très vite Mystère laissa tomber sa décision.
- Appelle moi à ce numéro! . . .Le sujet m'intéresse.

# - C'était le troisième jour. Le soleil s'attardait à une courte distance de la ligne des crêtes des Vosges en déversant ses dernières clartés sur la plaine. Greg se tenait loin des paysages que le jour abandonnait lentement. Il s'abreuvait des douceurs vespérales à l'ombre des murailles médiévales d'une place de la cité. Là il se délectait d'une oisiveté nonchalante d'un soir très particulier à l'écoute des mélodies de son pays les écouteurs placés sur ses oreilles; Vraiment très loin des champs et des collines! Seul, assis à la terrasse d'un restaurant il se délassait en toute tranquillité, en vagabondage dans un univers inconnu, son corps protégé par un simple tee-shirt blanc parcouru de graffitis noirs.
Il était 20h sur les pavés polis par de nombreux visiteurs.
-Salut Greg ! Je vois, tu es à l'heure;

 Alsace A la tombée de la nuit .jpg

Elle surgissait de nulle part virevoltant dans son chemisier décolleté sur un slim foncé.
- S'il-vous-plaît, une eau pétillante avec beaucoup de glaçons !
Cette façon spontanée , décontractée pouvait surprendre mais visiblement elle décompressait après une journée oppressante.
- Une journée bien chargée pour une stagiaire comme moi ! Tu ne peux pas savoir ! Toutes ces requêtes transmises par de simples citoyens ou d'organisations non gouvernementales des pays européens qui ont signé la convention des Droits de l'Homme. Ce sont 47 pays européens qui ont signé en passant par la Russie, la Turquie, l'Ukraine, le Royaume-Uni . . . Cela fait beaucoup de dossiers, et encore des dossiers.

Café Gayot .jpg Mystère s'empara de son verre avant d'ajouter.
- Cela fait beaucoup de monde, tous se plaignent d'entraves à leurs libertés par des gouvernements élus, toujours prêts à rejeter des ingérences externes. On parle de milliers de plaintes supplémentaires par an.
- Est-ce possible dans une Europe dite démocratique ? Sans doute n'avons nous rien compris de la Démocratie ? Ou alors on s'en fout ?
- Peut-être les deux ?
Le ton était libre, les gorgées rapides, le regard encore dissipé par des images lointaines.
- Qu'en penses-tu Greg ?

- Sans doute n"avons nous rien compris ? Ecoute ce que dit un politologue connu;
Greg prit une feuille sortie de sa poche. Il lut lentement le passage de son choix.

" L'engagement démocratique doit se fondre dans l'éthos de la distance critique et de l'autonomie de la pensée qui correspond à l'autonomie du système politique en démocratie. En effet, la démocratie n'est pas un monde d'existence de la société toute entière, mais de la société politique ''


Mystère fit un bond, se souleva de sa chaise en gesticulant avec nervosité.
- NON! NON! Arrête Greg ! Arrête ce charabia d'intellectuels ridicules, ce gargarisme d'une autosatisfaction prétentieuse. C'est incompréhensible pour les citoyens. C'est un langage volontairement obscur qui choque, qui veut briller de la part de quelques péteurs en voie de disparition.
Greg resta cloué sur place un moment;
- Tu y va fort ! WAOU!
- Je me libère, c'est tout. C'est mon ethos ! Pour toi j'ai un autre texte. Mais attendons ! ! . . Nous allons d'abord manger un bon petit plat de la région. Et c'est moi qui paye. Je suis une stagiaire payée pour mon trvail. Alors pas de complexe! Avec un petit blanc ?.

# - Attente ! Attente sereine sur une multitude attablée. Le lieu était un abri séculaire, une escale protégée des heures qui s'étalaient sans turbulences. Beau voyage sur des pavés polis, repolis, luisants dans la lumière autour des tables des invités. Ils se parlaient , s'écoutaient dans des coins d'ombres. De temps en temps ils échangeaient leurs regards, des paroles inaudibles.
- Délicieux !
- Tu as dit quelque chose, Mystère ?
Elle se tut. Elle savoura les produits de ce monde d'un soir inédit. Un soir qui planait zntre éclats luisants et ombrages dans un jardin des Héspérides, entre entendements silencieux, accords précieux. Un beau soir au coeur de l'Histoire.
- Un vrai bonheur ! Une réelle beauté !
- Quoi ? Je crois que tu as voulu parler, Greg ?
- Es war nur ein Sprung an das Abendlicht.

 Au pont .jpg
Des éclats de rire s'en allèrent par la ruelle et tombèrent sur les rives de la la rivière C'était un véritable moment de distraction. Plutôt un amusement ou encore un voyage planétaire le long des façades ridées d'où filaient des milliers de rêves qui s'entrelaçaient, se tortillaient tels des entrelacs des arts des pays lointains, lumineux, arrêtés le long du Rhin ou sur les côtes de la Méditerranée. Plus loin encore jusqu'aux terres du Liban, d"Arménie, aux frontières des pays du Pacifique et du peuple des Incas. Tellement loin à l'autre bout du monde.
Mystère venait de terminer son assiette.
- Dis Greg, il est temps d'accoster. Nous voilà arrivés au bon port. Je te présente DEMOCRATIE du jeune auteur français Arthur RIMBAUD. Il avait alors 18 ans d'un temps bien misérable.

Terrasse_.jpg L'ami débarqua sur une côte inconnue mais très curieux de connaître de nouveaux paysages, de rencontrer d'autres réalités Il parcourait le texte un long moment, concentré, sa pensée emmurée dans un espace lointain.
- Et alors, qu'en penses-tu ?
Il resta muet une minute, deux minutes. Une lecture hésitante s'empara de la dernière heure du jour.
" - Le drapeau va au paysage immonde et notre patois étouffe le tambour; - "
" - Aux centres nous alimenterons la plus cynique prostitution. - "

Une pause laissa planer la férocité d'une pensée en souffrance, d'une jeunesse torturée.
- Un vrai cri de détresse. Pour lui La Démocratie, c'est l'appel d'un révolté. Ecoute !
" Au revoir ici, n'importe où. Conscrits du bon vouloir, nous aurons la philosophie féroce; ignorants pour la science, roués pour le confort; la crevaison pour le monde qui va. C'est la vraie marche. En avant, route! "
On n'entendait plus que de faibles murmures rôdant d'une table à l'autre et toujours cette même question:
- Et alors Greg, qu'en penses-tu ? Tu as l'air bien pensif.

Mais Greg se tut une nouvelle fois embrouillé dans une longue réflexion. Il se remit à parler avec aisance.
- La Démocratie serait donc une volonté d'ouverture au monde, une révolte pour se débarrasser des systèmes politiques existants ? Se dépendre de toutes les oppressions, du passé, des vieilles traditions de notre monde ! D'accord ! OK ! . . Mais pour qui ? Pour nous soumettre aux puissances financières ?
- Ce sera la prochaine question. Tu pourras peut-être évoquer la situation de ton pays ?
- En Allemagne nous avons tendance de vendre notre âme au démon. FAUST reste un héros familier pour nos élites et notre peuple. On se laisse facilement rouer pour le confort. Nous vivons dans le confort. Nous mourons dans le confort.
Mystère l'observait quelques secondes puis éclata de rire dans son coin de lumière.
- Greg, tu es drôle quand tu deviens sérieux. Si tu veux on poursuivra notre réflexion une autre fois.

# - Ce soir, Greg, je vais te demander une chose bien difficile. Peux-tu me parler de ton pays, entre ses réalités et ses rêves, entre réalités et ignorances. Une chose difficile et peut-être impossible pour toi ?
- Vraiment, me crois-tu capable? Parler au nom d'une mère, d'un père, des enfants et de toute une population n'est-ce pas prétentieux?
- Je te crois capable. Tu dois avoir cette honnêteté qui doit être rare.
- RARE? NON! Aujourd'hui Des milliers de personnes peuvent témoigner en Allemagne. Si tu veux je te laisse des pensées bien personnelles d'un pays qui a bien changé.

 Au bout du jour .jpg

Le jour allait à son déclin, sans chaos, avec une infinie précaution pour ne déranger personne. Dans l'attente d'un paysage retrouvé . . C'était un deuxième jour de rencontre dans l'intimité d'une heure tardive à la terrasse d'un café. Les mots glissaient, se présentaient avec douceur.

- Ne faut-il pas commencer par l'horreur ? L'horreur d'une décadence humaine qui se vante sans cesse de modernité d'une civilisation de progrès. Quelle erreur! Quel désastre humain applaudi en secret par des pays européens affaiblis et combattu par des hommes d'un courage inhumain. . . Une certaine Allemagne a cédé au chaos d'une tyrannie planifiée pour le règne de l'intransigeance et du mensonge. La tyrannie! La tyrannie! . ;

Il y avait de la mélancolie qui accompagnait les mots de Greg. Une profonde tristesse ralentissait la tessiture de sa voix.

- Une telle réalité est cruelle, bestiale. Sans doute, on dira encore aujourd'hui que c'est la faute d'une folie humaine, d'un être malade; Sans doute on dira que c'est la lâcheté des citoyens flattés par des promesses vaines, des mensonges. On peut dire tant de choses, tant de vérités aussitôt contredites par d'autres vérités. On peut toujours dire n'importe quoi, n'importe quoi . . Mais pour la jeunesse d'aujourd'hui, pour l'avenir de notre monde n'est-il pas nécessaire de conduire notre réflexion plus loin et de voir en face toutes les données de l'histoire humaine.
- Greg, tu veux dire quoi ? Parle ! Je crois que vous avez beaucoup appris d'une telle tragédie. Parle !

L'heure planait avec solennité pour rejoindre le vivant d'un monde différent , encore lointain mais peut-être accessible.

 Art Parlement .jpg - L'orgueil, vois-tu, peut tuer l'humain quand nous avons perdu le sens de l'humain. Le pouvoir peut tuer un Etat quand nous avons perdu le sens de l'Etat. Ces dérives tragiques peuvent s'élaborer dans le temps, pendant des siècles sur une terre d'humains aveugles qui ne voient plus les réalités de leur temps.

Il en est ainsi pour l'Allemagne ou d'autres pays. Ne peut-on pas dire que l'invention de l'imprimerie vers l'an 1430 par GUTENBERG a redonné une nouvelle force à l'esprit critique, à la contestation ? Dès l'an 1517 LUTHER publie ses thèses de révolte qu'il fait afficher à l'entrée de l'église de Wittemberg. Des esprits de plus en plus indépendants se font connaître dans le monde: KANT , SCHOPPENHAUER , GOETHE , HEGEL .
Enfin NIETZSCHE, seul maître à bord, quand le dieu Amour du monde grec ancien, démon intermédiaire entre les dieux et les homme, devient Méphistophélès pour le FAUST allemand à la recherche de sa Vérité de l'absolue.

La voix faiblissait. Une douleur apparente sur le visage heurtait une pensée étale sur un monde silencieux, respectueux, et attentif. Peut-être l'impression d'un égarement de l'imagination ? Un être humain ressortait avec précaution d'une immobilité qui recouvrait une terrasse populaire et, à l'extérieur de la cité, une plaine couchée dans l'ombre des montagnes. La tête de Greg s'affaissait progressivement vers le sol. Pourquoi tout cela? Pourquoi tout cela? répétait-il à plusieurs reprises. L'homme ne pouvait-il être qu'une bête affamée, dangereuse? Demain? Et demain?

So regard voyageait, s'égarait vers d"autres paysages. Visiblement il fit un petit tour familial et se releva subitement, grand, fort, d'une beauté inexpliquée.

- Mystère, ne lâchons rien! Demain, si tu veux, nous irons sur place devant le Parlement de la Démocratie européenne. On en discutera si tu veux.

# - Elle conduisait sa main de droite à gauche, de haut en bas. Une évidence! Elle prenait un plaisir certain à compléter son dessin parcouru de courbes horizontales, de traits verticaux, et, de ci de là, par des taches colorées. Sur son bloc de dessin blanc l'esquisse s'exposait dans la clarté de l'heure estivale de l'après-midi. Heureuse détente sous le feuillage d"un arbre, elle observait son environnement avec attention, corrigeait ce qui lui semblait incompatible avec sa conception de l'art éloigné de l'élan de son âme, d'une certaine spontanéité qui laissait naître une belle improvisation sur la pelouse, d'un temps à la surface d'une tranquillité mesurée non loin de l'Ill.
- Bonjour Mystère ! . WAOUOU ! Un bien joli dessin à imprimer sur le tee-short de la cité.
- Tu crois ?
- Oui, super !

Et il s'assit à côté d'elle sur l'herbe jaunie. Après un dernier coup d'oeil sur le bloc de dessin il se mit à regarder autour de lui en suivant un visiteur isolé ou encore un cycliste sur la piste du canal.
- Tu as l'air préoccupé, Greg ?
- Tu as raison. J'ai passé une nuit tourmentée.
- Vraiment ?
- Une seule question filait sans cesse dans ma tête.
- Pourquoi donc ?
- N'est-t-il pas vrai que la critique, la contestation sont des choses normales même utiles et que le progrès peut servir l'humanité ?
- Bien sûr ! Très certainement.
- Alors comment avions-nous fait pour arriver à accepter la folie la plus totale ? Avions-nous perdu la tête ? . . . Je t'avais dit que le FAUST allemand de Goethe ou le Docteur Faustus de Thomas Mann pouvaient faire comprendre un tel désastre. Mais l'imprimerie, les connaissances . . . ?

Allée de l'Europe .jpg Et Mystère laissa échapper un sourire amical d'une récente complicité. Les interrogations de Greg ne pouvaient la laisser indifférente.
- Greg, je pense avoir trouvé pour toi une explication possible. Cela n'a peut-être rien de scientifique. Mais écoute . .
Un témoignage sérieux du IVe siècle de notre ère signale l'existence d'un nommé FAUSTUS chef, professeur de la secte manichéenne. Il soutenait avec force la foi en l'union du bien et du mal réunis dans le seul corps.
- C'est sérieux ?
- Très sérieux Greg. Tu peux conclure ?

- Cela veut dire que la science, les connaissances peuvent fournir les armes au mal enfermé dans chaque être humain. Cela veut dire que la parole de NIETZSCHE quand il dit "qu'il n'y-a de haut que pour celui qui s'élève vers le haut " peut devenir l'arme fatale pour le mal absolu.
- Oui ! Mais attention ! La croyance de la secte manichéenne est absurde.
Nous savons que le Bien peut survivre au mal. Nous avons la certitude qu'une tyrannie n'est pas une fatalité pour les hommes. Ce n'est qu'une infâme facilité.

Vraiment, nous savons ! Nous savons toutes ces choses ! Les informations circulent dans tous les sens grâce aux moyens les plus sophistiqués, sans cesse améliorés. Et pourtant ? Les pensées s'échappaient, s'entrecroisaient dans l'herbe à proximité de deux corps humains allongés dans l'aisance d'un jour d'été, à la poursuite d'un interminable questionnement auquel Greg essayait de s'encorder. Quoi ? Quoi ?
Le FAUST n'est qu'une grossière erreur de la faiblesse humaine capable de se vendre à n'importe qui pour s'enorgueillir de belles gloires ? Est-ce possible ? Et cela dure depuis des siècles ? Alors, demain, tout peut recommencer, s'interrogeait Greg en face d'un Parlement vidé de ses utilisateurs.
- Vraiment, je croyais encore à la Démocratie. Est-ce vraiment possible ?
- Viens Greg, allons un peu plus loin près du rivage de l'Ill pour chatouiller nos pensées. Cela pourra te rappeler l'IIlissos, " ce mince courant si charmant, si pur, si transparent, et ses bords si propices aux ébats des jeunes filles " disait Platon de la Grèce du Ve siècle avant l'histoire contemporaine. Les eaux y sont certainement plus polluées, moins pures. Qu'importe ! Allons-y ! L'endroit est bien agréable.

# - Dans son coin de verdure, cela parut ainsi telle une belle réalité, l'eau de l'Ill badinait allègrement avec les éléments de l'univers, avec tout ce qui ressortait sous les feuillages touffus des arbres, platanes, hêtres ou tilleuls, gardiens du monde végétal à quelques pas des mondanités Quoi ! Rien que le monde sauvage et si beau ! La rivière taquinait tout en douceur et rongeait cette terre déposée dans la lumière du soleil. Elle prenait un grand plaisir à laisser traîner son vagabondage à l'entrée des institutions humaines en exil quelque part dans des palais dorés.
- Etonnant ! Superbe !

Greg resta silencieux une longueur de temps immobile. Son regard voyageait en saisissant ces gaietés inattendues, le chant de la cascade d'une mélodie qui invitait à une heureuse détente d'été. Il avait l'air ravi et Mystère appréciait ce moment qui s'annonçait favorable pour poursuivre les échanges à l'abri des tumultes trop souvent inconfortables. à deux mètres du rivage et des eaux chargées de particules arrachées à la terre. Ils s'asseyaient, l'un à côté de l'autre dans l'ombre d'un géant centenaire. Encore quelques instants qui laissaient s'échapper ces pensées retirées dans une solitude libre, si rare d'une journée de la vie.

- Cet endroit , un lieu de repos fantastique pour des âmes révoltées ? Ne crois-tu pas ? Je pense à RIMBAUD.
- Tu plaisantes, Greg ? Ses querelles avec Satan, je suppose, exigeaient un décor plus sombre, plus apocalyptique. Mais qui sait ? Les écrits que nous laissons rejoignent souvent l'invraisemblable.
- Alors sa démocratie, une fabulation d'une jeunesse aigrie, rattrapée par des souffrances d'une vie comblée. FAUST, collabore ? RIMBAUD, explose ? Peut-on dire cela ?
- Les deux sont des artisans damnés dont l'esprit peut conduire au pire, je veux dire à l'échec fatal pour eux, mais aussi pour leur monde. PLATON de l'antique Grèce écrivait, je l'ai inscrit sur mon papier: - " En général on appelle poésie la cause qui fait passer quelque chose du non-être à l'existence de sorte que les créations dans tous les arts sont des poésies , et que les artisans qui les font sont tous des poètes." -
- Juste ! NIETZSCHE poète ? ? Cela peut faire rire. Mais des choses horribles peuvent venir de l'artisan du non-être et de sa construction.

 Au bord des eaux de l'Ill .jpg

Et dans les lueurs informes, à cet instant vague, indécis, rejoignant une simple maison de campagne d'où filaient les recommandations d'une mère , douce, caressante, Sois donc raisonnable, Sois donc raisonnable que Mystère retrouvait tout à coup. Le raisonnable d'une Raison du Bien et du Juste. Pendant ce temps Greg laissait flâner ses pensées sur les eaux .Couché sur le dos il écoutait Mystère .

- Le non-être ? On dirait plutôt aujourd'hui le mal-être d'un monde qui se fissure, se disloque de toute part. Fin du monde! Fin d'une civilisation ! Fin ; . . fin de tout . . Et le recommencement, infiniment, querellant, à la recherche des solutions du passé, celles qui ont mis le feu à nos empires. Celles des bonnes affaires. Récemment à Bruxelles, c'était au mois de juillet, nos chefs d'Etat se partageaient le pécule, un très gros pécule et le représentant des Pays-Bas, Mark RUTTE n'hésitait pas à déclarer en toute franchise : ' Nous ne sommes pas ici parce que nous voulons rendre visite à nos invités le jour des célébrations d'un anniversaire. Nous sommes ici pour faire des affaires pour notre pays. Nous sommes tous des professionnels.'

Tu entends Greg ? Là-bas l'économie, ici un semblant de démocratie et un long silence. N'est-ce pas le retour d'une Europe des affaires , celle d'une époque récente qui a conduit au désastre dont tu as parlé. Si loin de l'idée de la Démocratie Nouvelle à repenser, à bâtir grâce aux moyens fantastiques que nous avons. Nous arrivons à une impasse. Que reste-t-il à faire ?


# - Le regard de GREG se perdait quelque part, très loin peut être sur des rives éloignées de sa jeunesse, d'une contrée familière et un subit basculement vers des souvenirs à la surface de sa mémoire, présents, partis d'une terre d'Allemagne et puis, après un cheminement lent, le retour auprès de MYSTÈRE. Elle attendait, l'observait un bon moment.
- Mystère, tu voulais dire que nous sommes tous cuits, écrasés par des forces plus puissantes. Tu voulais dire que l'argent a la baraka et que la dictature, la tyrannie peuvent retrouver devant elles de grands espaces libres
 Aviron UE Strasbourg .jpg
- Très certainement ! Très certainement si nous n'y faisons gaffe.
- Vraiment !Tu penses que nous pouvons retomber dans la folie criminelle de la mort ?
- Je le pense sérieusement. La Démocratie, était la réponse du passé, une réaction d'espoir pour dire non à la tyrannie qui s'était installée en Grèce dès le VIIe siècle a.v. J.CH. , à Millet, Corinthe, sur le pourtour de la Méditerranée. Des hommes assoiffés de pouvoir régnaient sans partages.
- L'histoire récente de l'Europe a laissé des images encore plus sordides.
- Oui, nous avons atteint le gouffre de l'impensable. Ce que la scientifique, HANNAH ARENDT, échappée des camps nazis, nomme l'ultime désolation de l'être dénudé de toutes ses valeurs, quand l'homme devenait superflu et qu'il n'était plus qu'un élément de la masse. Alors la Démocratie, le pouvoir au Peuple, redevint l'horizon d'une nouvelle humanité.
- Et Strasbourg une cité d'espoir ?
- OUI ! Qu'en est-il aujourd'hui ? Où est le peuple de la Démocratie ? Ne trouves-tu pas que l'espace devant le Parlement reste étrangement vide ? Le citoyen d'aujourd'hui ne devient-il pas cet homme de masse qui a perdu la parole ? Nous laissons le vide grandir autour de nous. En ce jour, en Europe, nous pouvons voir un tyran menacer la foule son arme à la main. Des jeunes, des hommes, des femmes sont battus et pris en otages . . La terreur envahit nos espaces de vie! Les silences s'allongent sur les canapés !
- Pourtant on scande cette chose introuvable !

Lorsque, imperceptiblement, dans une très lente progression, comme un départ, un temps d'éloignement ou d'amusement juvénile, les yeux de Greg se voilaient, le regard moins brillant qui rejoignait des objets perdus, des amitiés, des humains admirables d'un temps nostalgique à une courte distance d'un lieu d'excellence du paysage. Plus loin subitement dans une salle de classe de sa ville natale parmi des copains étonnés, accrochés aux explications d'un prof remarquable, un passionné de l'histoire au présent qui se répercute dans le passé, lo folie des dictatures et l'enthousiasme pour l'éveil de la Démocratie. Il s'aventurait et ses yeux s'allumaient sur une terre aride mais vivante, parmi les marchants de vin, d'huile d'olive, des carrés d'agneaux d'un jour de marché bruyant d'une fête en continuité. Lorsque surgit une voix et un appel sorti des eaux.
- Il faut ramer, ramer, avancer ! Tout est possible pour trouver l'introuvable.

Et il débarqua dans l'étonnement d'une flaque d'ombre sous une végétation sauvage d'une terre encore protégée, son âme bousculée dans les noirceurs de l'humanité en souffrance, étouffée par des désirs de puissance attirés par des appâts affriolants d'une grossière stupidité. Il débarqua de son voyage au pays de l'enfance, de ses amours juvéniles, intenses, joyeux que suivaient des parents trempés dans un univers de liberté. Ils le voyaient grandir, se révolter, s'affirmer. Le voilà ce soir après quelques secondes perdues dans le temps, ses yeux brillants d'une lumière éclatante projetée vers le rivage.
- Mystère, demain je parts chez mooi revoir mes parents. Je te promets ! Je reviendrai dans huit jours.

Et ils reprirent ensemble la route de la cité pour s'arrêter au prochain bar et calmer leur soif.

 Assemblée UE .jpg

# - Depuis plus d'une heure le bourdon de la cathédrale a laissé tomber sa lourde résonance dans les travées des ruelles étroites de la vieille cité. C'était un rappel, une souvenance d'un temps au passé quand la ville bourgeoise obligeait les indésirables à rejoindre leurs préoccupations en dehors de la communauté sociale dominante. Et puis, des minutes plus tard, l'accompagnement feutré de la nuit qui occupait les espaces obscurs au voisinage des clartés projetées sur les routes et les allées de promenade. Une heureuse détente pour certains ! Ou un large bonheur sur une terre de liberté? Mystère regardait, le corps immobile. Elle fixait son environnement urbain, silencieuse, esseulée et des pensées en désordre, en fuite sur les façades des alentours. Elle regardait debout sur son balcon au sixième étage d'un immeuble près du canal.

Plus bas un chien aboyait sur la pelouse désertée en se jetant sur 'un projectile. Un 'oiseau, sans doute effrayé, se défilait à la recherche d'un abri proche d'une nuit qui s'aventurait avec douceur sur les derniers pavés d'un siècle révolu entre la modernité des palais de verre et des constructions privées plus anciennes. L'heure s'acagnardait dans sa tranquillité reposante, si loin des nuisances importunes au bord des balcons ouverts pour une belle détente. Encore quelques gazouillements qui venaient de nulle part et qui se perdaient plus loin sur les parcelles des maraîchers. Et Mystère fixait longuement l'obscurité , les lumières éparses, le monde de l'humanité à l'arrêt d'une histoire incertaine. Le monde qui est. Tu es chacun, lui disait un jour une voix amicale. Moi, les autres, chacun !

 Art document .jpg Moi, les autres, chacun . . et lui.
Cela avait alors que très peu d'importance, une parole légère lancée en l'air pour flatter des mérites d'une belle connaissance et qui retomba très vite sur un sol desséché ce qui ne semblât pas être le cas ce soir. Elle s'assit sur sa chaise cannée ses pensées en fuite, rapprochées, plus lointaines, éloignées de ses dossiers d'étude, pèle-mêle sur le canapé de son appartement à quelques mètres d'un tableau offert par ses parents.
- Méfie toi toujours des encombrements de la vie, lui disait alors son père.
Ce jour là une telle recommandation lui paraissait incompréhensible. Elle souriait en jetant un regard vague sur le tableau, à première vue bien énigmatique. Et pourtant ! Le cadeau, sans savoir pourquoi, la rassura, et même, la fortifia. Elle remercia alors son père pour ce geste inattendu, qui laissait paraître une leçon paternelle d'un coeur attendri Ce souvenir revint combler sa solitude. Elle se retourna sur sa chaise, observa le travail de l'artiste avant de se laisser emporter par une longue réflexion, son smart collé dans sa main.

Une création magnifique semblait se dire Mystère en voyant l'appareil dans sa main, car elle avouait toujours à ceux qui voulaient l'entendre que le progrès, ce qui donne des commodités, des facilités aux êtres vivants, ne pouvait n'être qu'un louable bénéfice pour l'humanité. Cela lui paraissait évident, convaincue que l'objet qu'elle touchait de ses doigts avec tendresse, un certain plaisir, devenait une partie importante de son corps. Important et indispensable ! Mais où donc étaient l'encombrement, l'inutilité ? Ses doigts se rapprochaient lentement des logos lumineux. Elle hésita cependant.
Derrière elle, sur la toile le personnage n'était plus qu'une tache noire, difforme, la tête déconnectée dans un débarras d'appareils abandonnés d'un paysage inexistant. Elle se détourna subitement de ces éclats colorés en face de sa cité emportée par la voix d'un chanteur connu. Plus, rassurée, elle longeait la grande allée, traversait le pont du canal, s'arrêta un instant devant la tente d'un corps solitaire au bord de l'Agora désertée.

Et alors, ce qui lui paraissait impossible quelques minutes auparavant, elle se rebiffa en bousculant une certaine apathie qui l'avait envahie progressivement, rejetant tout assujettissement, ne plus être cet élément informe, cette chose abominable dans une unité assassinée à l'aurore qui lui apparut subitement comme une éternité. Elle saisit son smart, d'abord avec timidité, Elle se mit à rédiger son message.
BONNE ROUTE GREG. A BIENTÔT. Mystère


# - La nuit emportait avec elle les visions du monde pour faire comprendre l'inexplicable disparition des choses qui viennent, puis repartent et semblent ne plus être là, ni là-bas. Disparition éphémère que des rêves refont, reproduisent souvent très maladroitement, telles de mauvaises copies. Cette nuit de Mystère était singulière, envahie de paysages tourmentés. Elle se souvenait d'un passage dans un pays inconnu. Elle se souvenait d'une étrange destination, de longs couloirs nus, de cours de ferme ou de plages sur le rivage d'un étang. C'était un monde terne, des créations inconnues ressorties de l'oubli , revenues d'une contrée lointaine qu'un mouvement jetta précipitamment sur le sol du réveil.

Il faut du temps pour comprendre ces singulières rencontres revenues de l'inexistence, d'un voyage inscrit dans un temps perdu qui accompagnait le corps humain, celui de Mystère , revenue se poser dans son environnement familier qu'elle a abandonné quelques heures en le laissant disparaître puis revenir dans la lumière du jour. Seule . . Sans accompagnement , encore chargée de vagues images à quelques pas des façades vitrées, des réalités de son quartier. Et toutes ces choses d'une vie quotidienne qui sont revenues bien solidement installées à leur place habituelle. Comme avant ! Silencieusement pour un retour à la surface de la terre tout à fait normale avec les nécessités de subsistance et d'existence qui font de chaque être un passager clandestin qui vient et qui repart. Alors que certains superbes se croient éternels.
La vie, c'est cela, des départs, des retours, se disait Mystère qui filait vers la boulangerie, le passage habituel dans son monde
 Dans la cité .jpg
- Bonjour ! Comment allez-vous ?
Le masque de protection dissimulait une partie de son visage qui laissait fuir un sourire aimable par dessus les barrières imposées par des directives ministérielles récentes. Il fallait se protéger et protéger les autres. La réponse heurtait un corps encore retenu dans une douce somnolence, à peine sorti d'un passage cahoteux.
- J'aime votre pain. Vous pouvez ajouter deux croissants.
Et elle laissa tomber ces pièces de monnaie.
- Oh, excusez-moi ! J'ai fait une erreur. Je suis vraiment idiote !
- Mais non ! Mais non ! Vous avez mal regardé, c'est tout !
Mystère fila vers son immeuble, rentra dans l'ascenseur, des tourbillons de pensées dans sa boîte crânienne et toujours les mêmes mots qui rappelaient une certaine étourderie et cette réaction de sagesse de la boulangère. L'erreur humaine : une imprudence du regard, le dysfonctionnement d'une partie du corps ? Au bout d'un couloir elle enfonça sa clé dans la serrure de l'appartement, surprise de se voir en face d'un locataire inconnu qui laissa paraître un agacement bien visible.
- Oh, excusez-moi! Je me suis trompée d'étage!

Quelques instants plus tard elle rêvasssait devant sa table de cuisine son esprit embrumé noyé dans les fumets de café, absente, un temps d'évasion dans des couloirs secets de la recherche où s'entremêlaient des pensées, des idées lesquelles se retrouvaient dans un tourbillon de choses disparates et indissociables. Balade légère de l'esprit et les pensées au réveil de l'entendement ! Ces instants allaient dans toutes les directions sans but précis, dans tous les sens à la poursuite de vérités humaines mal définies, en désordre dans la tête depuis cette fâcheuse évidence qu'un jugement humain pouvait être déterminé à partir de fausses informations volontaires ou involontaires ou encore, ce qui paraît certain, à partir d'un comportement hâtif, d'un regard défaillant, ou, ce qui peut se produire de temps en temps, d'une écoute distraite, d'une odeur inhabituelle.

Ainsi elle s'interrogeait sur les conséquences d'un comportement imprévoyant, les parties du corps souvent mauvaises conseillères pour des choix, le vrai, le faux, ce qui peut paraître vrai, ce qui est faux et souvent le vrai qui paraît faux et le faux peut être vrai. Ces questions taquinaient son intelligence quand elle comprit tout à coup que tout jugement pouvait dépendre de son humeur, de sa santé. Cela lui paraissait bien étonnant, même impossible. Toute vérité serait donc une chose improbable, amovible, différente d'un moment à l'autre, d'une personne à l'autre et même d'un pays à l'autre ? Les réponses humaines risquaient-elles à tout moment le gouffre de l'erreur fatale pour la suite de notre histoire quand on doit jongler avec des incertitudes et avancer sur des terrains impraticables du monde des humains ? Quand le vrai peut basculer à tout moment selon des caprices d'un corps, du temps, d'un lieu et le progrès d'une reconversion démocratique se mettre à genoux devant l'insolence.
Oh, il est temps d'aller au boulot se disait-t-elle en aparté. Ce sera pour plus tard et son regard emportait les nouvelles réalités de son itinéraire.

# - Des réalités bien réelles dont il était difficile de douter, de dire qu'elles n'existaient point, que c'était une erreur ou la vue d'un regard mal réglé. Elle vit la rue, les hautes façades colorées, le pont par-dessus les ombres des eaux, la route de halage ouverte à la circulation urbaine. Oui, tout cela était bien réel sous le déversement lumineux du soleil qui répandait ses largesses sur cette existence d'un petit coin de l'univers. Un petit coin restreint mais réel, évident, beau dans les éclats matinaux. Réel aussi cet objet brillant que Mystère tenait dans sa main, qu'elle fixait de temps en temps, étonnée de cet intérêt subit, incompréhensible pour cette chose pourtant bien familière aux communs des mortels. Elle se contentait d'un coup d'oeil rapide ce qui semblât à une vérification spontanée, à un contrôle inconscient qui pouvait apporter une belle satisfaction. Peut-être une légèreté pour oublier l'essentiel, tout ce qui vivait à côté du canal ? Alors elle se rétracta très vite et se mit à regarder intensément, l'eau, les feuillages, les passants dans leurs voitures, des marcheurs, des joggeurs

Tout un univers dans une belle vitrine, cela lui parût ainsi, l'allure démanchée à l'éveil d'une nouvelle journée. Les choses s'alignaient dans son regard, végétatives d'un monde sorti des eaux, ou présences plus matérielles à travers des feuillages, certaines bâtisses anciennes, des réserves dans le présent pour l'avenir et le vivant encore assoupi derrière le volant de la voiture pour une programmation bien définie qui dépassait les réparateurs de soucis charnels et aussi, pour certains, des chercheurs de choses inconnues bien décidés à trouver l'introuvable. Et, à une petite distance, le cygne qui glissait sa blancheur sur un fond d'éternité. Ces accompagnateurs longeaient prudemment ses pensées enfouies dans son corps qui avançait.

 Cour de Droits de l'Homme .jpg

Et elle s'arrêta au bout de la voirie selon ses habitudes, le regard sur les eaux, rêveuse, sur les façades d'une architecture moderne qu'elle prenait plaisir à retrouver. Cette création d'un architecte anglais l'intéressait en parcourant la coque d'un grand navire, un paquebot amarré le long d'une cascade dans un grand parc public. L'endroit, à chaque passage, le matin à son arrivée ou le soir, la surprenait, interrogative devant la grande soucoupe de verre, les deux tours obliques d'un ensemble saisissant.
- Il faut bien regarder ! Comprendre !
Ce monde, silencieux, muet, qu'elle transportait dans sa mémoire depuis quelques jours d'un stage universitaire, s'élevait devant elle avec une apparente fierté présidentielle. Alors son esprit vacillait chaque fois quand elle s'approchait de cet édifice des Droits de l'Homme qui venait bousculer ses connaissances de la Démocratie. Elle la voyait vivante, populaire, turbulente s'il le faut. Mais la réalité envoyait une belle image d'un théâtre clos sans public qui attendait encore l'heure de l'inauguration.
- Rien qu'un patrimoine d'indifférence ou une bureaucratie de professionnels !

Un dernier coup d'oeil encore dans la perspective d'une rencontre renouvelée, agréable, un regard offert à la création humaine, à la beauté, plus hasardeux et inhabituel à l'improviste sur cet écran blotti dans sa main, un appel inconscient, un réflexe incontrôlé, incompréhensible avant de s'arracher au présent . Aller quelques pas plus loin en logeant le trottoir qui menait vers l'arrière du bâtiment à la porte des habitués, signalés au portier de service qui saluait par un mouvement de tête et, après un saut rapide dans le temps, l'accueil feutré dans son bureau de travail où l'attendait son conseiller de stage, un jeune adulte d'origine suisse, car ici la multi-nationalité européenne s'affichait jusqu'à la Chambre de la haute magistrature pour le respect éminent de la liberté individuelle.
- Parfait, Mystère! Nous pouvons commencer aujourd'hui notre premier travail sérieux pour le début de votre stage.

# - Ce lieu reposait dans une heureuse atmosphère aux abords de la simplicité d'une paisible entente humaine posée sur toutes choses, sur un mobilier sans inutilités apparentes. Tout dégageait un calme, un équilibre d'une pensée qui planait à l'abri des agressions venant du monde extérieur. Mystère se retrouvait dans une rade accueillante.
- Bien ! Nous pouvons commencer notre travail. Mais sachez qu'à partir de maintenant tout contact avec le monde extérieur ne sera plus possible. C'est nécéssaire pour notre sécurité et pour éviter des influences malveillantes. As-tu un portable sur toi ?
L'hésitation était de courte durée, à peine palpable.
- Parfait ! Il sera en sûreté jusqu'à ce soir. Je vais l'enfermer dans le coffre-fort. D'accord ? Pour le reste, pas de problème. Les couloirs restent des passages libres et les portes sont ouvertes.
 Cour et rivière .jpg
Prudence, protection, discrétion, ces obligations pouvaient surprendre, susciter de l'effroi à une personne peu habituée à tant de précautions. Le visage de Mystère exprima d'abord un certain étonnement avant de reprendre son esprit de retour de ses égarements récents, des recommandations laissées par ses familiers, des connaissances offertes de ci de là. Avec soulagement, sans hésitation elle rattrapa ces instants de vie d'une expérience nouvelle à emporter avec elle.
- Bien ! Le travail peut démarrer. Par jour nous recevons en moyenne 125 requêtes envoyées par des citoyens européens mécontents du comportement des responsables de leur gouvernement. Ces plaintes ont d'abord été examinées par la justice de leur pays avant un dernier recours possible auprès de notre Cour..

Il posa le sac postal sur la table. Avec précaution il laissa glisser les enveloppes en face de Mystère , surprise de prendre connaissance de ces dizaines de plaintes parvenues des démocraties européennes qu'elle pensât parfaites.

- La Démocratie est une difficile construction jamais terminée. A présent il faut classer tout ce courrier. D'un côté doivent paraître les requêtes irrecevables pour vice de forme sans avis d'un jugement du pays d'origine. C'est d'accord ?

Les requêtes recevables doivent suivre un cheminement normal selon leur importance. A part les affaires moins importantes qui peuvent être examinées par un juge unique. Puis les infractions plus gravec qui peuvent mettre en péril l'équilibre mondial et qui seront soumises à la Chambre.
Ici se joue l'avenir de la Démocratie et l'espoir de la jeunesse. Courage ! Nous en débattrons ce soir à 15h en présence d'un juge d'un pays européen adhérant à la convention des Droits de l'Homme. Ce sera sans doute un juge allemand.

 CEDH .jpg Un rien à peine perceptible, un léger signe lumineux, ce qui pouvait rappeler un sourire vite dérobé par le temps, traversait, disparaissait aussi vite sur le visage de Mystère .
- Oh, les juges allemands sont parmi les meilleurs de notre Cour. Ils sont porteurs d'une terrible expérience.
- J'en suis certaine! Je suis persuadée!, répondit la jeune stagiaire.
Elle débarqua ainsi seule, sans autre aide particulière devant un étalement d'abus aux libertés humaines commis dans nos pays européens, de malveillances, de délits sectaires, qui témoignaient d'imperfections évidentes des politiques, si loin d'une véritable et souhaitable justice qui meublait son esprit depuis son enfance. Et elle prit tout son temps, libre, retirée dans une profonde cognition,, penchée sur d'incroyables dérives qu'elle trouvait là avec stupeur et indignation.

Elle voguait une longueur de temps infini, cela lui semblât ainsi. Son esprit voyageait dans les eaux boueuses de l'inimaginable, l'incroyable faiblesse des corps, de la pensée, des jugements trop hâtifs. Pas vrai ! Pas vrai, se disait-elle en silence, son coeur envahi de doutes, de lâchetés. Mais elle poursuivait son voyage insolite, toujours seule avec son être, enfermée dans son isolement, dans l'espoir de débarquer bientôt dans cette cité nommée Démocratie, celle du futur et du progrès humain.
Elle glissait lentement sur une mer étale sans vagues attirée de temps en temps par ces longs couloirs, tellement silencieux, pour s'échapper de l'engourdissement, se détendre, pour s'arrêter, poser sa tête sur un vitrage et faire revenir une phrase de Cicéron, le philosophe romain d'une époque bien lointaine:
Sans Justice il n'y a ni gouvernement, ni Sécurité possibles.

# - La pensée se projetait vers l'extérieur là où la ville revenait dans le regard, envoyait ses mouvements bruyants près des eaux qui chutaient par-dessus l'obstacle, des bondissements légers, des claquements, des gaietés pour accompagner un retour sur le large boulevard. La tête ailleurs ; . Soudain toutes ces animations intempestives après l'aisance des silences, les escapades libres de l'esprit dans les couloirs sans barrières transformés maintenant en circuits de plus en plus encombrés. Le chant des eaux avait cessé et la ville expulsait ses impatiences sur le bitume. Mystère , de retour de sa terre protégée, retrouvait tous ces embarras qui fâchaient, son portable qu'elle a oublié de regarder serré dans sa main, poussée plus loin vers le canal, des enjambées plus loin.

A présent dans le tumulte des sorties d'existences, tant de délivrances pour rattraper des moments perdus, d'autres occupations humaines dans un coin à soi, à toi jeté dans toutes les directions. Là sur une route droite, sur une légère pente d'un pont qui recollait toutes sortes de différences, rejoignait d'autres indifférences en longeant un parapet qui passait les eaux se laissant surprendre par un artiste d'images à la recherche de la beauté, debout, présent, son pinceau badinant sur le tableau accroché à son chevalet. Cette présence impromptue fascinait, réjouissait Mystère qui retrouva un bonheur de satisfaction celui de voir la justice prendre des formes pour l'humanité, des couleurs, un langage, une existence pérenne pour mieux se faire connaître. Elle repartit plus rassurée et s'arrêta devant la terrasse d'un café près du canal.
- Un bon sandwich et de l'eau gazeuse, s'il-v-plaît .

_Alsace_sculpture_.jpg Le nu sculpté à l'entrée d'une église - Alsace

Autour d'elle des passages ouverts vers les eaux du canal, des touffes de verdure et surtout de larges trous d'air remplis de soleil, ces espaces libres pour promener les flâneries de l'esprit, des pensées folles détachées des obligations humaines, Ici, là, au carrefour d'un retour après toutes les plaintes entassées sur un bureau dans des flaches de douleur qui inondaient encore des terres lointaines, mais qu'il fallait oublier pour quelques instants, cet appel d'un immigré soudanais chassé de la Suisse, ces prisonniers anglais demandant le droit de vote, cette mère violée à l'âge de 10 ans sans protection de son pays, ces cris de jeunes turcs battus un jour sur la place Taksim à Istanbul et encore . . ces silences, ces nombreux silences. Tout ce qu'il fallait oublier pour cette escapade dans un jardin d'agrément pour détendre le corps, lâcher les attaches de l'esprit. Comprendre ! Explorer avec détachement les couloirs intimes des corps.
Telle une escale dans un pays familier! Telle une heureuse évasion pour mieux explorer avec tout son être, ses yeux largement ouverts pour s'arrêter sur toutes ces choses proches, à quelques distances, aux environs d'une architecture étendue le long des eaux du canal et qui laissait paraître une belle rencontre du grès vosgien avec le bleu d'Orient de l'Ambassade de Turquie. La vue rappelait le souhait de la perfection d'un peuple pacifique conquis par une haute idée de lla destinée humaine. Lorsque le regard s'échappa pour se poser sur la page d'un journal oublié sur une table; Elle le prit dans ses mains attirée par un gros titre en noir
Un professeur décapité à Conflans-Sainte-Honoré pour avoir voulu montrer à ses élèves des caricatures de Mahomet publiées en France.

La vue se voilait, les pensées s'égaraient dans un paysage incertain, des images se suivaient, celle d'un ''Cicéron' de l'époque romaine décapité au Sénat pour avoir refusé de se plier aux exigences des superbes sous leurs habits d'opéra. Des centaines d'humains éliminés sans jugement!, par vengeance! Ainsi les choses de la vie pouvaient se gâter comme des fruits pourris, s'entourer de mensonges, d'ignorances par n'importe qui, pour un non-dieu revanchard, un non-dieu assassin, un non-dieu tueur, une tyrannie humaine qui dessine sur un nuage l'abominable caricature d'êtres décapités.
Mystère se leva, s'en alla tout droit pour rejoindre son appartement , dans son regard des éclats roses vosgiens dans un bleu d'Orient.

SUITE : Voir 2e Partie

Commentaires

1. Le dimanche 12 juillet 2020, 3:00 par Mésange

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             MESANGE

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