LA BLESSURE.

LA BLESSURE


Etoile1 .jpgLA BLESSURE



A l'approche de Noël, Joe ce lycéen bien calé dans ses baskets disparaît un soir à l'heure de son jogging habituel. Il n'a laissé aucun message et cette disparition inquiétante à quelques heures des fêtes soulève une immense émotion parmi toute la population du village et des environs.

Depuis deux jours les recherches se poursuivent dans la forêt du Rhin.






I - DISPARITION DE JOE.

# - La ville s'est échappée furtivement des terres d'alentour. Elle a disparu du paysage que les véhicules contournent au pied des montagnes non loin des monuments sylvestres sculptés dans l'immobilité naturelle. Ici le rugissement incessant a coulé au fond des marécages au bord des champs labourés. Le temps s'est arrêté là. Il marque une longue pause. C'est un arrêt sans mouvements, sans bruits à proximité d'un village qui s'enferme peu à peu dans une longue torpeur quand la nuit avance dans les rues désertes où personne ne se croise au voisinage des maisons isolées que recouvre avec lenteur le voile de l'obscurité posé maintenant sur les jardins en attente d'un long repos hivernal. Décembre emménage progressivement dans ses premières froideurs.

la maison Une porte claque subitement dans la rue déserte,d'apparence inhabitée. Puis succèdent à nouveau cette profonde lassitude sans paroles, ces incertitudes muettes et diffuses devant une façade en bois sombre en bordure de deux fenêtres faiblement éclairées. Et par intermittence un aboiement plaintif qui déchire un semblant de bonheur illimité, le cri éraillé d'un chien à l'intérieur de la maison où une veillée se prépare pour des heures interminables autour d'une table nappée qu'une mère fixe, la tête base, en compagnie de quelques femmes du village.
Elles s'attardent à côté d'une lampe dont la lumière se dilue derrière la fenêtre en s'emparant de tous les objets dissimulés dans la pénombre, la rue les meubles en chêne, la fourrure blanche du chien de la maison qui s'est assoupi sur le tapis. Des visages graves apparaissent. Dans la pièce quelques gestes très lents, quelques mots pour repousser l'incertitude toujours plus loin avec cette conviction inéluctable d'une annonce imminente qui devient de plus en plus évidente pour tout le monde. Mais rien depuis deux jours. Le téléphone reste figé dans la monotonie d'une existence immuable. Aucun appel des gendarmes ou des habitants partis très tôt ce matin à la recherche d'un fils égaré au bout des champs imbibés des averses récentes jusqu'au fond d'une forêt dense qui longe le couloir rhénan

Le village, le pays semblent veiller sur ce secret inaccessible, inexpliqué d'une disparition soudaine d"un jeune lycéen qui n'a laissé aucune trace sur les chemins perdus au carrefour d'heures interminables, de plus en plus longues, échelonnées dans la nuit dominicale, étalées à l'infini devant la maison d'une affligeante solitude. L'attente se prolonge encore et toujours. Mais rien! Pas un appel!
Pas un signe de ce grand gaillard costaud qui aimait jouer fréquemment les faux-calmes, sûr de sa musculature,les nuages calé dans ses certitudes qu'il n'hésitait jamais à remettre ses idées sur la table des controverses. JOE est parti le soir sur le chemin d'entraînement en courant vers les bois, la tête enfoncée dans son bonnet rouge, son corps solidement installé dans un gros pull de laine noire sur un pantalon de sport blanc. Selon son habitude de sportif passionné il avait pris la direction de la grande digue. C'était le dimanche après-midi. Et depuis plus rien! Plus rien qu'un long silence étendu sur toute l'étendue de la campagne.

Dans les sous-bois ,hommes, femmes, villageois, amis recherchent sans relâche poussés par une volonté extrême d'aller au bout de leurs efforts. Ils marchent, s'arrêtent de temps en temps, se regardent sans dire un mot, avancent encore, fouillent en écartant les buissons épineux, lancent des appels. Ils accompagnent leur angoisse infinie les yeux plongés entre les branchages sur les sentiers les plus reculés qui finissent toujours par se perdre dans des enchevêtrements dénudés ou par revenir au carrefour des incertitudes où se meurent les courts moments d'espoir quand l'obscurité s'empare des dernières clartés éphémères en s'allongeant sur les terres humides.La nuit! La nuit qui emporte le souffle de la vie.
Alors les copains, les sauveteurs, voisins, gendarmes retournent vers la maison familiale, les bottes,les vêtements recouverts de boue, les mains déchirées, et es visages masqués par les ombres nocturnes. Rien! Rien qu'une fatigue pesante sur des corps disloqués.

II - A L'AUBE.

# - On perçoit à peine les crissements de pas sur le chemin gelé, les glissements imperceptibles dans la voilure légère du jour. Ce sont quelques chuchotements entre ciel et terre par-dessus des silhouettes sombres qui avancent lentement vers la forêt. Des paroles rares fuient dispersées dans la froideur, à peine audibles et qui rompent par intermittences la lourde tranquillité des terres figées, muettes, dont s'emparent les dernières caresses de la nuit au fond des brumes d'où surgissent les chemins secrets d'un monde inconnu. le récit Des femmes et des hommes émergent dans le silence des éléments naturels aux contours encore incertains. Ils repartent à la dérive dans une contrée hostile d'une histoire humaine malmenée, torturée. Les voilà réunis maintenant très loin des turbulences de la ville, encordés par les mêmes rêves d'un sommeil tourmenté, les mêmes désirs, les mêmes pensées, les mêmes peurs inexprimées qui les rassemblent dans une intimité rassurante d'une seule famille. A la toute première lueur l'équipe d'une quinzaine de personnes se rapproche de la grande digue du Rhin, tous à l'abri dans l'épaisseur des laines et des fourrures. Ils portent sur leurs dos des sacs remplis d'outils et de nourriture. Leur démarche encore hésitante exprime cette volonté inattaquable, indestructible, celle de retrouver le plus rapidement possible leur jeune lycéen. Un serment commun les unit et les aide à franchir n'importe quel obstacle, n'importe quelle difficulté à venir.

Au moment d'aborder les premières pentes de la forêt l'équipe de sauveteurs distingue au loin, à peine visibles, deux ombres plaquées au fond d'une lointaine grisaille.. Elles se rapprochent lentement, de plus en plus précises, des êtres égarés, les têtes enfouies dans d'épais vêtements sombres. Aussitôt les villageois s'arrêtent. Ils dévisagent calmement les deux individus rescapés des régions nocturnes, blottis dans leurs anoraks, protégés par leurs capuchons qui cachent une partie de leurs visages. Ils sont là, pétrifiés dans le froid, sans voix. On les observe un court instant qui semble interminable à chacun , lorsque, sans aucune hésitation, Madame Hertzgott se précipite vers eux et les serre puissamment dans ses bras en s'écriant :
- Et alors DJEM ??
Surpris le grand garçon reconnaît sa voisine presque inconnue de sa route habituelle, lointaine dans ses pensées, très lointaine, effacée de sa mémoire où se bousculent quelques souvenirs désagréables, des remarques inintéressantes alors. Il la regarde, le sourire naissant sur son visage blême.
- Rien, Madame Jeanne! RIEN! Pas un cri! Pas un soupir! Rien! Rien! Toute la nuit, rien!

Et vidé de toutes ses forces, subitement, il se laisse tomber dans les bras de la femme en pleurant.'la digueTrès vite elle sort de son sac une grande bouteille-thermos et un sachet volumineux de petits gâteux de Noël préparés pour les fêtes de fin d'année.
- Patience! Patience, dit-elle. Allons, nous le retrouverons, c'est sûr. En attendant prenez un café bien chaud et rentrez rapidement vous reposer. Nous continuons nos recherches. C'est sûr, nous allons le retrouver.
Les regards se croisent un court instant dans l'allée que le jour éclaire faiblement quand une voix forte s'élève sous les voûtes obscures.
- Allez, ne perdons pas de temps! On y va! Allons fouiller les parcelles les plus reculées. Il faut explorer chaque broussaille. Mettez vous bien en ligne à quelques mètres l'un de l'autre. Avançons!.

En s'éloignant Djem et son compagnon entendent encore les appels rythmés, réguliers qui s'élèvent de la digue pendant un long moment, bientôt étouffés sous les ramures dénudées du mois de décembre. Les derniers appels d'hommes et de femmes se perdent dans les espaces boisés de plus en plus éloignés. Peu à peu plus rien! Un calme indéfinissable s'abat sur l'étendue d'arbres, de broussailles, d'eau et de marécages. Et le silence de l'angoisse vient occuper tous les espaces dans toutes les directions qu'envahit une immense tristesse. Sur le chemin Djem et son compagnon marchent vers le village la tête basse sans prononcer un mot. Ils voient apparaître les premières maisons d'où s'échappent dans la brume les jappements prolongés d'un petit chien qui a perdu son maître. Mais tout paraît tellement inexistant pour eux et sans importance! Leurs regards s'égarent quelque part dans l'univers d'une sombre incompréhension.


III - LES COPAINS.

la suite

# - La démarche est hésitante. Tels des somnambules les deux amis de Joe longent la rue abandonnée sous un voile sombre. Au tournant ils retrouvent la maison amarrée au bord des champs posés dans les froideurs hivernales. Une lampe éclaire une fenêtre au premier étage. Sans se précipiter ils se rapprochent de l'entrée et poussent la porte qui mène dans un couloir jusqu'au seuil d'une grande pièce d'où montent de fortes odeurs de café. Les femmes réunies autour de la grande table familiale les dévisagent avec insistance pour mendier un simple mot, une nouvelle rassurante mais le silence reste pesant. Les deux garçons se contentent d'un simple salut de la tête qu'interprète avec tristesse le père de Joe, assis un peu à l'écart et qui décrypte toutes les informations avec ses amis. D'un geste amical il les invite à monter au premier étage. Sans attendre ils se précipitent dans l'escalier en enjambant les marches deux par deux avant d'arriver dans la chambre de leur ami. Tous les copains sont là. Ils les observent un moment. Les uns sont assis sur la couette du lit posé au raz du sol. D'autres sont regroupés autour du bureau sur lequel s'entassent quelques livres de classe, des cahiers. Une guitare de couleur vive reste posée sur le tapis dans cet espace animé encore d'une présence forte, terriblement réelle entre les murs décorés de grands posters de sportifs, d'artistes connus. D'ici remontent dans tous les sens des rêves passionnés qui s'élancent vers le lointain horizon au bout de la campagne à la recherche de quelques lueurs.

.la porte - Non et non ce n'est pas possible répète tout à coup Ludéva, une amie d'enfance. NON je ne peux pas croire à cela. Il pétait la forme, le bonheur de vivre. Il parlait sans cesse de ses projets. Encore la semaine dernière ......
Alexandre essaie de la calmer en lui expliquant qu'il ne voulait pas parler de suicide. Plutôt d'un accident survenu sur un chemin scabreux dans les profondeurs de la forêt. Ces malheurs peuvent arriver à n'importe qui dans une nature cahoteuse entourée de multiples dangers. Un grand gaillard solide,un sportif bien entraîné peut être surpris par des obstacles imprévus. Cette explication rassure un moment sans pourtant repousser complètement un doute songeur palpable sur certains visages. On s'observe une longue minute. La réflexion dure avec une certitude évidente pour tous qu'il faut faire vite, très vite car trois jours, isolé dans les bois, sans aucun secours, sans manger; restent une épreuve dont la fin peut être tragique.
-Tu sais .... Tu sais .... Un jour ....
Marilyne balbutie, hésite dans dans une bulle de gêne. Elle reste muette quelques instants, attend puis ajoute en prononçant avec difficulté les mots entrecoupés, inaudibles à certains moments.
- Un jour , je l'ai vu dans la cour du lycée, un vrai gamin qui remuait mille choses dans sa tête. Il était adossé à l'arbre près du grand mur. Son corps s'effondrait lentement, la tête penchée, très basse, de plus en plus basse et qui plongeait vers le sol. Il avait mal, très mal

la maison
Alexandre intervient aussitôt. Il élève sa voix, s'empare des inquiétudes grandissantes qui s'engouffrent partout. C'est le signal d'un encouragement subit à dépasser la sollicitude du désespoir.
- Allez! Allez! Cela arrive à tout le monde, ce coup de massue qui te met par terre. Non et non, ce n'est pas possible. C'est sûr que nous allons le retrouver.
Le retrouver, telle est la volonté de tous, une volonté forte quand retentit la sonnerie du téléphone, une fois, deux fois. Un murmure de voix d'homme prolonge une longueur d'attente qui semble à tous interminable, pétrie dans un silence lourd. Puis des pas bruyants dans l'escalier, l'apparition du père de Joe dans l'ouverture de la porte, figé dans sa corpulence solidement râblée, le regard fixé droit devant lui, blême, prononçant difficilement chaque mot, s'interrompant souvent.

- Les gendarmes ont trouvé une hache. ..... Ils l'ont trouvée sur le sentier près du Jaegerpfad....... Nous repartons tout de suite! Préparez vous!


IV - L'ETOILE..

# - Ils arrivent ensemble en haut de la digue, copains, parents, Alexandre, Ludiva, Djem, Marilyne, Olivier, le père de Joe, ses amis, tous groupés, fébriles sous leurs vêtements d'hiver.. Une heure a passé depuis leur départ précipité de la maison lorsque, d'un pas rapide, ils atteignent le chemin de la forêt, tous plus décidés que jamais , convaincus de réussir dans leur recherche. Ils avancent maintenant sous les ramures dénudées qui s'écartent au-dessus de leurs têtes aux premières lueurs du jour.
- Je connais le chemin. Suivez moi! Le Jaegerpfad, le chemin des chasseurs, c'est près de la graviére au bord du Rhin, indique Alexandre.

Déjà le jour s'installe dans ses voilures sombres et brumeuses. Elles dissimulent encore les sous-bois les plus reculés sous un ciel très bas, grisâtre et faiblement éclairé. Toute l'équipe est rangée derrière Alexandre qui s'enfonce tout droit dans la forêt. L'allure est rapide mais prudente. Ludiva suit difficilement. Elle cache mal son angoisse d'un être rejeté pour la première fois dans cette solitude inhospitalière qui fait naître en elle une grande faiblesse, une peur incontrôlable qui s'empare d'elle peu à peu. Elle résiste avec courage. Mais à certains moments elle sent qu'elle va couler dans un naufrage désespérant. Vite elle se ressaisit et se raccroche au corps de son ami disparu. De temps en temps elle se retourne, esquisse un sourire vers l'arrière au copain qui la protège et qui l'encourage régulièrement en distribuant quelques tapes amicales sur son dos. Soudain, on entend quelques craquements rapprochés. Ils déchirent la méditation silencieuse de cet univers blanc et glacial. Là devant, l'animal s'enfuit en faisant des bonds désespérés sur le chemin avant de disparaître dans les profondeurs boisées qu'observent les sauveteurs, leurs regards éblouis à la dérive au milieu des espaces à peine immergés. Sur la végétation glacée le calme redevient, plus dense encore, plus surprenant, qu'accompagne une subtile précaution de la mémoire humaine confrontée brutalement à des difficultés inconnues qu'il faut surmonter. Alexandre hésite un moment au croisement de plusieurs chemins. Il aperçoit un panneau de direction cloué sur un tronc d'arbre indiquant le chemin du Jaegerpfad. Sans hésiter, sans prononcer un mot, ils poursuivent leur route en se dirigeant vers la gravière perdue au loin dans un paysage, lequel semble inaccessible et bien dangereux pour certains.

Monde inquiétant qui sort des fonds opaques brumeux, plus nettement maintenant, d'une composition désordonnée de branchages tordus et noirs. l'étoile On avance dans le pays de l'inconnu en tâtonnant l'irréel, si près de l'aisance habituelle, loin, très loin des conforts intérieurs.Le Jaegerpfad ne doit plus être très loin, à deux, trois kilomètres? L'angoisse grandit, imprègne les corps face aux obstacles inattendus ou troublés par l'incertitude d'une nouvelle fatale à laquelle personne ne veut croire, tous projetés dans le futur immédiat d'une fin heureuse. Les pas sont mesurés, réguliers sur la terre gelée.
- " Tout va bien ? On arrivera dans peu de temps." , lance Alexandre en se retournant.
Le ton est amical, sûr. Il rassure, réconforte et soulève un léger murmure d'acquiescement à la traîne d'une marche cadencée sur les décombres laissés au hasard sur toute la longueur qui paraît infinie, interminable, jusqu'au bord d'une large ouverture étalée dans la lumière tamisée du jour. La colonne ralentit subitement, s'arrête sans aucune explication apparente. On s'étonne un instant. Les regards se croisent, s'égarent à droite, à gauche entre les branches infirmes, plus haut aux sommets des arbres, à l'arrêt dans l'immobilité du temps glacial à quelques mètres du sol.
- " Oooo! REGARDEZ! Là-haut! Une étoile! " , articule nettement une voix d'homme.

Elle apparaît très distinctement sous la couche blanchâtre que traverse la faible lumière du jour dans laquelle se blottissent les êtres sculptés dans le froid. Ils sont là, serrés l'un à côté de l'autre. Ils se touchent peuplés de paroles intimes et partagés, de sentiments humains profonds qui les rapprochent encore plus. Et ils fixent inlassablement cet objet insolite à peine éclairé, suspendu dans un univers incompréhensible dont ils n'arrivent plus à se détacher. Cette surprenante découverte les fascine, les réconforte tout à coup sans savoir pourquoi. Une étoile en bois s'empare de leur existence présente qui s'anime de quelques mots simples, de quelques timides sourires

V - DJEM.

# - L'incompréhension s'enracine dans une profondeur silencieuse et son long règne passe par quelques divertissements retenus, des gestes discrets, très rares, infimes. Chacun s'enferme inévitablement dans son univers de pensées vagabondes à peine incommodé par la température hivernale. Alexandre écrase la neige fraîche avec ses grosses chaussures de marche sans s'éloigner de Ludiva. Il se déplace avec lenteur son visage tourné dans la direction de l'étoile, puis, stupéfait, il cherche le regard du père de Joe, là-bas, entouré de quelques amis. Il hésite. De loin il questionne DJEM en haussant les épaules. C'est quoi? Que veut dire tout cela?
Aube .jpgMais le copain déambule, hagard, les mains enfoncées dans sa poche de l'anorak, sa tristesse capuchonnée dans une parfaite solitude. Il paraît absent depuis un long moment, perdu dans un désert froid qui s'étend devant lui sans savoir pourquoi. Alors Marilyne se rapproche de lui discrètement, à un mètre de ce bonhomme, naufragé, étranger, qui ne parle plus le même langage, qui n'entend plus rien, ni le chuchotement des souffles du jour, ni l'appel imprévu du téléphone et l'invitation empressée d'Alexandre d'aller rejoindre rapidement la première équipe de secours, plus loin sur le chemin du village voisin.

Sans aucune hésitation ils reprennent tous la direction des fourrés sauvages, des ramures tordues, desséchées en tâtant des regards l'étoile suspendue dans le ciel. Djem suit, imperturbable, un robot, un automate en équilibre instable au milieu de ses amis. Depuis son retour de sa longue marche nocturne il n'a prononcé que quelques mots, emporté maintenant dans les flots vaporeux du jour à l'extrémité d'un univers qui l'écrase de toutes parts avec cette impression lamentable de n'exister qu'à l'intérieur de ses incertitudes. Il est cette masse informe avec d'autres inconnus: c'est tout. Rien qu'une matière brute sur le sentier d'un monde absolu où grouillent des langages incompréhensibles à proximité des bois menaçants qui, de temps en temps, s'accrochent à lui violemment. Il sursaute alors chaque fois, surpris de ces présences inconnues de créatures étranges enfouies des routes du Moyen-Age ou des sphères publiques habitées de personnages sinistres et revanchards. Instinctivement il regarde autour de lui, à peine conscient, vivant dans l'intimité de la nature. Ses pensées reviennent, se recomposent au contact des amitiés proches et il emporte avec lui, toujours plus loin, l'image d'une étoile abandonnée entre les troncs d'arbres.

- " Waaouou !" s'écrie tout à coup Marilyne secouée par une peur glaciale en restant accrochée aux épines d'un buisson.

Jour hiver .jpg

Il sourit. Cette réaction subite l'étonne dans son naufrage sur une terre plus accueillante qui propage des forces nouvelles jusqu'aux extrémités de son corps fatigué.
- " Tu vas bien? " demande t-il presque automatiquement.
Il sourit encore. Le monde réel se redessine devant lui. Les contours se précisent, des odeurs fortes l'envahissent, les couleurs transpercent les brumes opales. Lentement la pensée retrouve son chemin à l'intersection d'une multitude de connexions internes libérées dans un environnement plus familier. Son être redécouvre les horizons d'une nouvelle réalité collée à son existence humaine alors qu'il revoit avec satisfaction des amis munis d'une force inéluctable. Ils sont tous là rangés dans l'intimité de sa pensée lorsque Alexandre se retourne subitement vers eux en demandant un moment d'attention. Sa main indique très nettement la direction de l'Ouest , un endroit imprécis d'où s'échappent quelques bruits lointains. L'équipe accélère aussitôt le pas, tout droit à travers la forêt, accompagnée de craquements de branches, de quelques commentaires courts, d'échanges au hasard avant de déboucher dans une clairière, à une courte distance des sauveteurs partis avant l'aube. Djem les surprend, pétrifiés dans le silence, à peine de rares mouvements en face d'une scène insolite composée de personnages en bois grossièrement sculptés qui racontent, sans textes, sans paroles, l'histoire d'un être égaré sur terre. Madame Hertzgott, visiblement très fatiguée, est clouée sur un tronc d'arbre la tête soutenue par ses deux bras. Alexandre avance lentement à côté du père de Joe, rejoint très vite par toute l'équipe. Ils découvrent, ébahis, muets, l'invraisemblable vision d'une crèche taillée dans le bois, abandonnée dans la solitude de la forêt à deux kilomètres des premières habitations.


VI - ENIGME.

#- L'étendue blanche s"étale dans son regard en survol au-dessus des terres enfouies, des fonds boisés jusqu'au voisinage des villageois débarqués avec leur maigre viatique. Sourds et muets! Djem ne bouge plus. Il s'est figé, arrêté dans une longue aporie tout près de ses amis, soutenus par eux en face des équipiers de l'aube encore hébétés, fascinés par leur récente découverte. Ils regardent devant eux cette étonnante mise en scène montée avec une simplicité touchante qui émeut et qui saisit la pensée humaine, interrogative à l'approche de cette vision inhabituelle, insolite d'une étable en bois, d'animaux à peine reconnaissables, de personnages abandonnés à l'orée d'une insigne solitude.

Ici, plus qu'ailleurs, le monde se terre dans l'incertitude, l'incompréhension. Mais Djem retrouve subitement quelques traces sur ce chemin chaotique qui doit, il est certain, conduire quelque part. Sculptures .jpg Comme un chasseur il étraque sur une piste inconnue dans les profondeurs de son intimité, là où hiverne l'être dans un gîte isolé non loin des mouvements grégaires. Des appels de vie surgissent sur la terre gelée parmi ses compagnons familiers, des parents, des amis, des voisins. Il entend un cri de douleur tel celui d'un guitariste passionné qui voyage sur des ondes mélodiques. Ou celui d'un sportif laissant un geste rare sculpté sur un terrain de jeu. Ou encore le navigateur seul au milieu de l'océan, le chanteur émigré dans l'univers de sa voix.
C'est sûr ! Le paysage raconte une drôle d'histoire qui contourne ses pensées au voisinage d'Alexandre, Marilyne, Ludiva, le père de Joe. Des mots, des pensées s'emboîtent puis se disloquent. Il pense alors sculpteur du réel, sportif indompté, le musicien de la lumière. Mais il voit aussi dans la cité la blessure du temps, l'injustice, les tortionnaires infatigables, les usurpateurs indigestes, les profiteurs décomplexés. Ce monde intraitable des marchands de mensonges, des péteurs d'orgueil, des margoulins poussifs. Il pense ! Il voit ! Il découvre dans le scintillement des cristaux blancs un amant de la vie, un passionné du monde .Encore hésitant, il fait quelques pas dans la neige en direction de l'attroupement humain vers l'officier de gendarmerie qui tient une hache serrée dans sa main droite.

- Je peux voir ? dit-il.
Djem observe attentivement l'objet, le retourne plusieurs fois dans sa main, regarde autour de lui avant de s'exclamer avec certitude.
- Mais ! Mais ! Voyez là ! Ce sont des taches de sang ! Du sang !
Des yeux s'emparent de son visage blême avant de le rattraper dans sa fuite éperdue, sauvage à travers la clairière silencieuse dans l'ombre du soir, que transpercent tout à coup des éclats de voix déchirants.
- Joe ! Joe ! JOE ! Nous sommes là ! Nous sommes là Joe !
Là ! . . . .Là ! Les appels résonnent un court instant, s'éloignent et disparaissent. Djem s'écroule à la lisière des bois. Ses amis se précipitent, l'entourent de leurs bras, de leurs corps, de leur souffle de vie et le soulèvent lentement.
- Allez, nous allons le retrouver ! Nous allons le retrouver !
A quelques pas de là le gendarme ordonne un retour rapide.
- Vite ! Il faut organiser des secours plus importants et prévenir toutes les autorités!
Mais le garçon résiste malgré ses grandes fatigues.
- Je reste ! Je reste ! Allez-y !
- Non, je reste avec toi. ajoute Alexandre. Venez nous remplacer dans trois heures.

Et la colonne s'en va vers le village bien vite engloutie par la brume hivernale.

VII - AU VILLAGE.

# - Au centre du village, Gustave, le voisin de Madame Hertzgott, attend l'équipe des sauveteurs à quelques mètres des murailles de l'époque des fortifications pour la protection des villageois. Il traîne ses pas sous les lampadaires de la rue et longe plusieurs maisons pour se réchauffer, s'arrête de temps en temps solidement installé dans sa veste tweed, une longue écharpe tirée autour de son cou, la tête enfouie dans son bonnet de fourrure. Pris d'impatience son regard arpente sans arrêt des coins d'ombre et se perd dans le lointain des champs par-dessus une ample solitude.
le soir Autour de lui le village paraît déserté, abandonné par ses habitants qui ont laissé une étoile lumineuse derrière une fenêtre ou quelques guirlandes sur des branches de sapin à l'entrée de leur maison. Une longue veillée s'installe partout dans son voisinage. Gustave s'impatiente de plus en plus. Une dernière fois il scrute le désert blanc quand il voit surgir des ombres des corps serrés avançant sur la route d'un pas décidé, bien vite des visages connus en face de lui, défaits par la fatigue et le sentiment d'un insoutenable échec.

Hagards, les yeux voyagent encore à l'horizon de ce grand univers boisé. L'humain accoste des lointaines rives sombres du Rhin et des clartés brumeuses. Ils sont là, bien présents sur le bitume de la route dans une absence totale de certitudes qui peuvent rassurer, apporter un semblant de consolations après une longue et inutile recherche qui ne laisse que des images insolites ramenées d'une île déserte.Ce ne sont plus que des ombres de pensées qui ralinguent dans la froideur. Presque inexistants!
- Allez! Allez! Suivez moi!
Gustave s'empresse à les accueillir chaleureusement . Il les invite à rentrer dans sa cour d'une ancienne ferme, au fond, vers une vieille grange qui s'allume de belles clartés sous l'ombre d'une haute toiture portée par de larges poutres. Des girandoles balancent légèrement au-dessus des battants de la grande porte en bois derrière laquelle apparaît une longue table de fête couverte d'une nappe en papier blanc. Au milieu se dresse une grande casserole d'où s'échappent des arômes délicats de cannelle à côté des gâteaux qui attendent les sauveteurs.
- "Puvez!", "Puvez!", "Régeauffez-vous!"
Son langage patoisé, d'une magnifique simplicité, le fait trébucher régulièrement sur ces malicieuses consonnes simples ou doubles de la langue française. Qu'importe ! Pour lui et ses amis, ce n'est pas leur priorité du moment!
- "Puvez !" , "Puvez !" , "Brenez" du vin chaud! Cela vous fera du bien!

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Ses paroles tendrement succulentes et réconfortantes roulent dans le flot discret de simples familiarités qu'accompagne sa femme de sourires d'encouragement. Il s'attarde de ci de là en face d'amis qu'il connaît bien par ses services rendus fréquemment à retaper une voiture un peu trop poussive, récalcitrante dès fois. Un garagiste, souvent plus utile qu'un médecin, n'est-il pas capable d'éviter des malheurs, sauver des vies ? Certains le couvrent d'une belle reconnaissance, le saluent amicalement et lui pardonnent sans hésitation son absence parmi l'équipe des sauveteurs en raison d'un dépannage urgent sur l'autoroute. Quelques mots pour chacun! Gustave s'informe, donne des conseils puis s'étonne subitement de ne pas voir son fils Alexandre et Djem.
- Et Alexandre ? Djem ? Où sont-ils ?
- Ils sont restés sur place, explique aussitôt Ludiva
- Dites leur de venir rapidement. C'est urgent!

Au bout de la table, un peu à l'écart, l'officier pianote sans arrêt sur son smartphone, prolonge ses conversations. On l'observe de loin avec déférence sans le déranger, mais avec une certaine curiosité tout en sirotant les arômes apaisants qui remontent des quatre coins de la table. Dès fois le silence s'immobilise lourdement au pied des corps angoissés, un court moment que vient bousculer un sourire discret. Car l'attente se veut rassurante. Elle se prolonge à présent dans une confortable assurance d'une heureuse nouvelle, celle d'un sauvetage d'une noyade impossible ou celle d'un retour inespéré d'un enfant perdu. Pourquoi pas ? Près de la porte de la grange Ludiva s'impatiente pendant de longues minutes. Ses yeux longent la route du village quand elle voit apparaître l'ombre de ses amis.


VIII - HISTOIRE D'UNE VIE.

# - L'arrivée des deux copains soulève une brève excitation dans la grange, lorsque, l'un après l'autre, on leur demande de se réchauffer en prenant un verre de vin chaud et de se nourrir pour retrouver des forces, lorsque Gustave après une courte pause invite tout le monde à l'accompagner. Plus rien ne semble les étonner. Ils partent ensemble sur la route du village, tous regroupés derrière leur garagiste en se glissant sans bruit entre les étoiles illuminées et les guirlandes jusqu'au croisement de la rue de la Chapelle à un endroit précis pour un arrêt demandé par Gustave. La curiosité grossit là sur tous les visages près de l'homme qui, de sa main dégantée, montre des taches visibles sur le trottoir, plus loin sur la route de la Chapelle.

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- Mais ce sont des taches de sang, s'écrient sans hésitation Alexandre et Djem.
Des noirceurs envahissent les yeux embués. Ces éclaboussures de sang sur le trottoir, sur la route, un peu plus loin en direction de la chapelle! Très vite l'officier relance la communication pour prévenir ses collègues. Mais Gustave l'interpelle. Au milieu des volontaires et des habitants, d'une voix claire, un peu hésitante il précise l'itinéraire de sa pensée.
- Ecoutez ! En fin d'après-midi j'étais passé près de la chapelle. Je crois avoir vu une faible lumière à l'intérieur de l'édifice. Un bruit inhabituel venait du choeur. On peut aller voir de plus près!
La chapelle ? La chapelle à quelques dizaines de mètres. Elle s'enferme dans son silence sacré, adossée aux fondations des incertitudes humaines, là-haut dans son univers d'étoiles, si loin, qu'elle paraît inaccessible aux simples passants. Elle ressort ce soir des récits du temps passé très lointain, projetée subitement dans une actualité vivifiante dont s'emparent des femmes, des hommes trop longtemps prisonniers du froid, esclaves des rumeurs envahissantes. Ils marchent dans l'intimité d'un soir d'hiver, avec prudence d'abord, plus vite à l'approche de ce navire échoué sur un rivage blanc dans une impalpable solitude. Alexandre et ses amis se précipitent sur la grande porte en bois, secouent violemment la poignée en fer forgé. Ils insistent avec toutes leurs forces, avec obstination. Mais la porte reste bloquée.
- Je reviens tout de suite ! Attendez !, dit Gustave qui s'en va en courant vers sa maison.

Il revient quelques minutes plus tard avec une longue échelle portée par le père de Joe, quelque amis suivis de Jeanne noyée sous le capuchon de son anorak blanc. On s'active alors dans une belle confusion. On s'émerveille dans les éclats d'une incontrôlable cohue à la vue de Djem qui escalade lentement les espaces de l'infini jusqu'au vitrail teinté d'apparences lumineuses. L'hiver .jpg Son corps s'immobilise en haut de l'échelle, les yeux dirigés vers l'intérieur de la chapelle. Il se cabre sur la dernière barre en criant.
- Il est là ! Il est là ! Couché sur le sol !
Une chevauchée soudaine de pensées, de sentiments divers et de rêves traversent la commune en bas de l'échelle.à la conquête des rues, des maisons. Tout s'accélère. La nouvelle dévale le village dans toutes les directions, encore plus loin par-dessus les champs. Elle court dans les demeures par les portes et les fenêtres, réveille les notables endormis un peu grincheux dans les logis à l'abandon derrière une multitude envahissante. Un torrent impétueux grossit aux environs de la chapelle. Alexandre, Djem secouent très vivement la grande porte tout près du gendarme de l'équipe qui lance ses appels d'urgence. De partout on entend des claquements de portes, des aboiements de chiens dans un grondement qui s'amplifie au bord de cette masse humaine pressée suivie en toute hâte par le curé déboulant en chemise de nuit sous un long manteau noir, la grande clé visible dans sa main droite, accompagné de la boulangère les cheveux enfarinés et d'une voisine enroulée dans son tablier peinturluré de chocolat et de taches beurrées. Tout le village est là; inquiet, curieux. Au milieu de ce monde, entre les jambes , se balade un petit chien blanc à la recherche de son jeune maître égaré sur le chemin de la vie. Il aboie plusieurs fois lorsque s'ouvre enfin la grande porte.

Son maître est là allongé sur le sol, recroquevillé dans son anorak noir, la tête enfoncée dans son capuchon, sans mouvements, sa main droite ensanglantée cachée par un bandage de laine.Il gît immobile, indifférent à la présence du médecin de secours qui se penche vers lui, l'ausculte quelques instants avant de se retourner du côté du père de Joe.
- Son coeur bat ! Il vit !
Il est déjà bien tard. Dhem, Alexandre, Ludiva, Marilyne, Jeanne, le père de Joe, Gustave s'approchent, soulèvent le corps du lycéen endormi, retiré dans la quiétude de son mystère. Ils passent ensemble sous la voûte, plus éclatante, plus belle, On les voit s'avancer au milieu des sauveteurs ravis, des villageois étonnés, heureux, qui retiennent un moment leur souffle quand, soudain, des applaudissement ininterrompus s'élèvent de tous les côtés et montent vers ce corps qui emporte avec lui l'étonnante histoire de sa vie inscrite dans sa terre de jeunesse.

Georges Kautzmann - le 25 décembre 2012

Commentaires

1. Le jeudi 22 janvier 2009, 4:31 par joe-le-pissenlit

J'aime bien cette histoire de Jo, la description du village, on dirait un tableau de Millet...

2. Le samedi 2 avril 2016, 9:37 par Aloe Vera

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